La face cachée du travail des « Filipinas »

Par Marie Nahmias
Photo de Thomas Morel-Fort

Employées dans les beaux quartiers parisiens, les travailleuses domestiques philippines ont tout quitté pour une meilleure rémunération. Rencontre avec ces « Filipinas ».

Accessible par un ascenseur de service, la chambre numéro seize où réside Anne Lingat se situe au septième étage d’un immeuble chic de Neuilly-sur-Seine (92). Un petit ventilateur posé au sol tente de faire circuler l’air chaud emmagasiné dans la dizaine de mètres carrés. Exceptés une grande collection de mugs et quelques magnets collés sur le frigo, l’espace semble ne contenir que l’essentiel. Cette Philippine de quarante-six ans occupe pourtant les lieux depuis 2011. « Mes employeurs habitent juste en-dessous, explique-t-elle enjouée et dynamique. Ils me louent la chambre trois cents euros par mois. »

 

30 août 2016, Paris. Donna, dans l’appartement de la riche famille
Libyenne qui vit entre Paris, Londres et Dubaï. 

 

Comme la plupart des « Filipinas », Anne Lingat est venue en France pour pouvoir payer la scolarité de ses enfants. « J'ai cinq filles. Quand elles ont commencé à avoir l’âge d’entrer à l’université, j’ai pris la décision de partir pour financer leurs études. »

Tous les ans, environ deux millions et demi de Philippins, soit 2 % de la population de l’archipel, partent travailler à l’étranger ou renouvellent leur contrat, selon les chiffres du ministère français de l’Économie. Beaucoup sont des femmes qui se destinent à devenir travailleuses domestiques.

À Paris, elles sont employées dans les beaux quartiers comme femmes de ménage ou nourrices. « Je travaille vingt-cinq heures par semaine pour garder le fils de mes employeurs. Je vais le chercher à l’école, je lui prépare à manger, je l’amène à ses activités... À côté de ça, j’ai plusieurs autres contrats à temps partiel », rapporte Anne Lingat, dont les cernes marqués ne parviennent pas à altérer la grâce de son visage.

 

Octobre 2016. Paris. Après une journée de travail, Jhen tente de joindre
ses deux enfants de 15 et 17 ans, restés à Manille.
Elle ne les a pas vus depuis cinq ans. 

 

Avec des journées qui commencent à huit heures et ne s’achèvent généralement pas avant dix-neuf heures trente, l’expatriée touche environ deux mille euros par mois. Une fois son loyer et ses courses payés, elle envoie le reste de ses revenus à sa famille.

Arrivée dans l’Hexagone en 2012, Donna Delim estime, elle, faire parvenir 70 % de son revenu à ses proches. La jeune femme est la seule de sa famille à être partie à l’étranger. « Je transfère de l’argent toutes les semaines », confie-t-elle, une paire de lunettes de soleil repoussée sur la tête. Contrairement à Anne Lingat, aucun de ses emplois n’est déclaré. « Je travaille pour une douzaine d’employeurs différents, la plupart ne veulent pas me faire de contrat. »

 

Comme la plupart des « Filipinas », Anne Lingat est venue en France pour pouvoir payer la scolarité de ses enfants.

 

Dans la capitale, nombreuses sont les Philippines à avoir une situation similaire. Si un travail à temps plein leur permet de gagner plus d’argent et d’acheter moins de nourriture, elles préfèrent souvent cumuler des postes avec des horaires fixes pour plusieurs patrons. Elles évitent ainsi d’être exposées aux abus plus fréquemment observés au cours d’emplois en full time. Volontairement ou par manque de connaissances, des employeurs peuvent en effet profiter de la relation de dépendance qu’ils entretiennent avec leur femme de ménage pour rallonger leurs heures de travail et obtenir des tâches supplémentaires.

Quand l’expatriation mène au calvaire
Dans certains cas extrêmes, reconnus par le Code pénal, il arrive que des expatriées soient réduites en esclavage. « Nous accompagnons régulièrement des personnes d’origine philippine qui se sont retrouvées en situation de servitude ou d’esclavage domestique, soutient Sylvie O’Dy, présidente du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM). Les premiers cas remontent à 1996-1997. »

 

Octobre 2016. Paris 16eme. Myrna travaille dans un des apparts
que ses employeurs louent sur Airbnb. 

 

Presque la totalité de ces femmes sont initialement embauchées dans les pays du Golfe ou au Liban et ne résident pas de façon permanente en France. « À l’occasion d’un séjour à Paris, elles s’évadent de chez leurs employeurs qui s’installent dans des suites, des palaces ou des appartements des beaux quartiers, affirme Anick Fougeroux, avocate et présidente de l’association SOS Esclaves qui lutte contre la traite des êtres humains et l’exploitation des personnes réduites en esclavage. Elles sont séquestrées, mal nourries et partent dans des conditions difficiles. Généralement, elles ne connaissent pas le français et s’en vont sans argent, ni papiers car ils leur sont confisqués. »

Si le parcours de Jainab Buton est quelque peu différent, il n’en reste pas moins cauchemardesque. Elle n’est pas venue en France lors des vacances de ses employeurs mais a directement été recrutée par l’ambassade d’Arabie Saoudite (huitième arrondissement de Paris). « J’ai travaillé pour la famille d’un employé de l’ambassade pendant trente-deux mois », se remémore-t-elle, assise sur le lit superposé d’une chambre de bonne qu’elle partage avec deux autres amies. Corvéable à merci, la quadragénaire devait être disponible jour et nuit pour répondre aux exigences de ce couple et de leurs six enfants. « Chacun d’eux mangeait des choses différentes, à différents moments. Je devais satisfaire tout le monde », détaille-t-elle les larmes aux yeux.

 

Septembre 2016, Paris. Ici Jhen travaille pour une princesse saoudienne
dans un hôtel particulier du 16e arrondissement.

 

Après des journées passées à s’occuper des tâches ménagères, elle dormait à même le sol dans la chambre d’une des enfants autiste dont elle devait s’occuper en cas de crise. Pour son travail, Jainab Buton ne gagnait que deux cent cinquante euros par mois, payés au bon vouloir de ses patrons. « Chaque fois, je devais me battre pour obtenir cet argent. »

D’une petite valise, la Philippine sort un classeur dans lequel se trouve le contrat de travail qui l’a conduite ici. L’ambassade lui promettait alors la somme mensuelle de neuf cents euros pour trente-cinq heures de travail par semaine. Accompagnée et soutenue dans ses démarches par SOS Esclaves, elle voudrait aujourd’hui que justice soit faite. Les poursuites au pénal se sont heurtées à l’immunité diplomatique de l’employeur, mais elle espère que le droit du travail reconnaîtra les abus dont elle a été victime.

À la fois dociles et indépendantes
Sur le « marché mondial de la domesticité », un terme employé par la sociologue Liane Mozère (Des domestiques philippines à Paris) pour désigner l’« exportation » de bonnes devenue une industrie, les « Filipinas » ont la réputation d’être honnêtes et dociles. Encouragées à s’expatrier par les autorités philippines, elles sont souvent formées sur l’archipel à exécuter rapidement certaines tâches : dresser la table, repasser, préparer les lits, faire fonctionner et nettoyer les appareils d’électroménager...

 

Leurs compétences professionnelles, leur bon niveau d’anglais et leurs qualités humaines en font de parfaites candidates pour les employeurs.

 

Leurs compétences professionnelles, leur bon niveau d’anglais et leurs qualités humaines en font de parfaites candidates pour les employeurs. La discipline dont elles font preuve les rend toutefois autant attractives que vulnérables. « Nous faisons un travail difficile et physique, mais ce n’est pas dans notre nature de nous plaindre et cela entraîne des abus », résume Anne Lingat en imitant la façon dont elle doit se pencher pour passer l’aspirateur, un geste qui la fait souffrir du dos.

Au fil des ans, l’employée de maison a su remplacer le « Yes Madam’ » par le « non » quand elle le jugeait nécessaire. « Au début, dès qu’on me demandait quelque chose, je disais systématiquement « oui ». Même quand je n’en avais pas envie et que cela ne m’arrangeait pas. J’ai eu de la chance que mes employeurs le remarquent et m’encouragent à dire ce que je pense. Ils m'ont beaucoup soutenue depuis que je suis arrivée, je les considère ici comme ma deuxième famille. »

 

Octobre 2016, Paris. Avant d’arriver à Paris il y a sept ans,
Donna a payé un passeur 15 000 dollars [13 500 €]. 

 

En choisissant de s’expatrier, les « Filipinas », que Liane Mozère qualifie dans ses travaux d’« extrêmement dynamiques, inventives et nullement repliées sur elles-mêmes » parviennent à s’émanciper. Malgré des destins de vie ponctués de sacrifices, les « Filipinas » revendiquent leurs « qualités entrepreneuriales ». Ces parcours choisis et assumés permettent parfois à leur famille restée sur place de devenir propriétaire ou de monter de petites entreprises, mais les fruits de leur travail reviennent avant tout à la génération suivante.

Après huit années d’études en droit, la seconde fille d’Anne Lingat vient tout juste de passer le barreau. « C’est elle ! » sourit fièrement la Philippine, en montrant une photo de ses cinq enfants. Toutes, sauf sa benjamine de treize ans, ont fait des études et obtenu un diplôme grâce à l’argent qu’elle leur a fait parvenir. « C’est un grand accomplissement », poursuit-elle émue. Reconnaissantes, ses filles sont aussi très conscientes de l’engagement de leur mère. « Elles me disent souvent que je suis une femme forte et indépendante. » En témoigne un dessin qu’elles lui ont offert, encadré sur sa table de chevet. Anne Lingat y est représentée en tenue de Wonder Woman, un bouclier dans une main, une épée dans l’autre.

Article initialement publié dans le magazine Koï, numéro 13, septembre-octobre 2019.


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