Nord-Vietnam, un road-trip loin des sentiers battus

Par Sophie Kloetzli
Photo de Pierre Gautheron

Le nord du Vietnam est une destination idéale pour les voyageurs en quête d’authenticité et de somptueux panoramas aux allures mystiques.  

Épargné par l’américanisation et l’occidentalisation qui ont laissé de profondes traces au sud du pays, le nord du Vietnam est une pépite d’authenticité. Ici, le tourisme se concentre dans quelques sites devenus iconiques, comme la splendide baie d’Halong et ses 2,5 millions de visiteurs annuels, la région de Ninh Binh au sud de Hanoï, ou encore Sa Pa, petite ville de montagne victime de son succès.

L’ex-Tonkin – nom donné au Vietnam septentrional pendant la période coloniale française – regorge pourtant de richesses naturelles et culturelles d’une grande diversité, dont l’accès est souvent difficile et peu documenté. En plus de ses paysages grandioses, on y trouve une trentaine de minorités ethniques originaires de Chine. Des vallées rizicoles aux pics élancés émergeant de la brume, ces populations, restées fidèles à leurs dialectes et coutumes, vivent parfois dans des coins très reculés. Pour partir à leur rencontre, il faut donc s’engager hors des grands circuits touristiques.

Cap sur le Grand Nord
Six heures de trajet séparent Hanoï de la province de Ha Giang au nord-est du pays. À peine immergé dans la douce moiteur de la capitale à la sortie de l’avion, il faut se laisser bercer par le défilé quasi continu d’échoppes et d’habitations le long de la route, pour la plupart complètement ouvertes sur l’extérieur, dénuées de façades. L’ambiance est au repos : les locaux sirotent un thé vert amer, fument une grande pipe à eau en bambou, et avalent un phở – bouillon au boeuf et pâtes de riz aromatisé à la coriandre – avant de reprendre leurs activités. Le tumulte de la ville aux cinq millions de scooters (pour sept millions d’habitants) n’est déjà plus qu’un lointain ronronnement.

La nature reprend alors peu à peu ses droits, laissant place à des paysages vallonnés dont les rayons de soleil révèlent la couleur vert pomme. Difficile de rester insensible au spectacle qui s’y déroule : les rizières en terrasses creusent d’harmonieuses ondulations au pied des montagnes aux sommets arrondis, formant de grandes cuvettes fertiles.

 

Une habitante du village Tay au pied du massif Tay Con Linh.

 

Une balade à travers le village de Ha Thanh, non loin de Ha Giang, chef-lieu de la province du même nom, est l’occasion de se plonger dans le quotidien des Tay, la minorité ethnique qui peuple ces vallées. L’élevage et l’agriculture vivrière, très peu mécanisée, permettent aux villageois de vivre en quasi-autarcie, de la production de la nourriture à la construction de maisons traditionnelles sur pilotis, surmontées de toits en feuilles de latanier (sorte de palmier).

Un cadre d’une sérénité absolue où l’on n’entend que les gloussements des poules et les grognements des cochons résonner de temps à autre. On croise aussi, sur les sentiers bordés d’étangs à l’eau verte où frétillent quelques carpes, des paysans conduisant deux ou trois buffles aux champs.

 

Ces populations, restées fidèles à leurs dialectes et coutumes, vivent parfois dans des coins très reculés.

 

Les travailleurs, en majorité des femmes, s’y affairent toute la journée, courbés au-dessus des rizières et coiffés de chapeaux coniques – un emblème national. Mais pour avoir une meilleure idée de leur mode de vie, rien de tel que de passer la nuit chez l’une des familles du village, en partageant un repas arrosé d’un peu d’alcool de riz.

 

Des villageois vivant dans les montagnes empruntent
des chemins sinueux pour se rendre dans la vallée.

 

Une mer de nuages
L’altitude augmente rapidement en poursuivant son chemin vers l’extrême nord, jusqu’à la frontière chinoise (compter à nouveau cinq à six heures de route). Toujours dans la province de Ha Giang, le haut plateau karstique de Dong Van, site géologique classé Geoparc par l’UNESCO, entraîne le voyageur dans une longue virée panoramique, où des pitons calcaires aux formes acérées viennent se greffer aux versants des montagnes élancées.

Les pistes sinueuses, très fréquentées par les scooters, y tracent des serpentins côtoyant des vues vertigineuses. Il n’est pas rare d’apercevoir de jeunes Vietnamiens venus des grandes villes s’arrêter dans les champs de sarrasin en fleurs pour y prendre la pose avec enthousiasme. On comprend alors mieux pourquoi ce trajet, très photogénique, a été surnommé la « route du bonheur ».

Pendant les mois d’hiver, les sommets, devenus vert sombre, surnagent dans une brume blanche aux apparences mystiques, que les locaux surnomment la « mer de nuages » . Les températures peuvent chuter rapidement, avoisinant les cinq à dix degrés. Les plus frileux préféreront les mois plus doux, avec des vues dégagées aux couleurs lumineuses : le brouillard y est alors plus timide.

 

Au marché de Meo Vac à l’extrême-nord du pays.

 

Dans les hauteurs de Meo Vac
Encerclée par les montagnes, la petite ville de Meo Vac à l’extrême-nord du pays est surtout connue pour son marché haut en couleurs. Tous les jours, et surtout le dimanche matin, les locaux s’y pressent pour vendre ou acheter textiles, outils, viandes, poissons, fruits et légumes sur des étals souvent posés à même le sol, ou pour déguster sur place une soupe fumante diffusant des saveurs de gingembre et de coriandre.

Les jupes en batik (ou imitation) et les foulards bariolés des femmes Hmong – une ethnie très présente dans la région – colorent des scènes de vie animées. Entre les cochons qui grouinent sous le bras de leur propriétaire, les poules qui s’agitent, entassées dans des cages, la musique grésillante et les haut-parleurs qui crachent les dernières nouvelles et messages du parti (communiste), il règne dans les allées du marché une ambiance de fête.

 

Pour avoir une meilleure idée de leur mode de vie, rien de tel que de passer la nuit chez l’une des familles du village, en partageant un repas arrosé d’un peu d’alcool de riz.

 

Terrain rêvé pour les randonneurs, les hauteurs de Meo Vac offrent des vues imprenables sur la ville, les teintes turquoise de la rivière Nho Que et les pics dentelés qui séparent le Vietnam de la Chine.

Sur les versants escarpés, des terrasses ont été aménagées, façon patchwork, pour exploiter des terres essentiellement dévolues à la culture de maïs. Les sentiers caillouteux qui relient les différents hameaux entre eux sont une invitation à la balade – de quelques heures ou plusieurs jours selon les voyageurs. Les plus chanceux y croiseront même des Hmong : en plein hiver, ils émergent comme des taches de couleur dans les nuages qui voilent le paysage. Les jours de marché, ils gravissent la montagne chargés d’une grande hotte en bambou remplie d’emplettes : il leur faut quatre bonnes heures dans chaque sens pour parcourir la distance qui les sépare de la ville.

 

Terrain rêvé des randonneurs, les hauteurs de Meo Vac offrent des vues imprenables sur la ville, les teintes turquoise de la rivière Nho Que et les pics dentelés qui séparent le Vietnam de la Chine.

 

D’autres avancent le dos plié sous le poids d’immenses touffes d’herbes à éléphant qu’ils ont découpées à la faucille. Les mieux lotis – et les plus courageux – se déplacent en scooter sur des sentiers étroits et pentus.

Aux confins du Vietnam
À une heure et demie de Meo Vac, le village aérien de Seo Lung constitue l’un des points culminants de la province de Ha Giang. Perché sur un flanc du Mont des Trois Fées (Phu Ta Ca), il a des allures de bout du monde. En témoigne le chemin pour y accéder, particulièrement abrupt, peu adapté à une voiture, même un 4x4.

Peuplée de Hmong blancs (l’un des groupuscules locaux dont la tenue traditionnelle féminine inclut une jupe blanche les jours de fête), la région abrite l’une des dernières forêts primaires du pays, où les sous-bois abondent de cardamome.

Le chef du village, M. So, accueille de temps en temps des voyageurs dans sa maison traditionnelle, bâtie à même le sol dans les hauteurs du hameau. Seuils élevés et épis de maïs teints en rouge devant la porte attestent de la persistance des superstitions dont sont imprégnées les croyances locales. Le décor y est rudimentaire : on cuit les aliments dans de grandes casseroles sur un feu de bois dont l’épaisse fumée embaume la demeure, avant de s’installer sur de petits tabourets en bois autour d’une table basse pour partager un repas en toute convivialité. Si l’on peut se passer de son confort le temps d’une nuit – pas de chauffage ni d’eau courante –, c’est une expérience à ne pas manquer. Certains soirs, on peut même se retrouver chez les voisins pour une session de karaoké improvisée en pleine montagne...

Sur le chemin du retour en direction de Hanoï, pause « artisanat » à la coopérative de tissage du chanvre du village de Lung Tam. Les femmes Hmong y filent, tissent et teignent les fibres végétales pour en faire un tissu solide à partir duquel elles confectionnent divers objets (sacs, nappes, trousses...) dans un silence religieux.

À la pêche aux crevettes
Cap sur le sud à présent, en direction de l’immense lac Thac Ba dans la province de Yen Bai, au sud de Ha Giang. Les Dao (prononcer « Zao ») qui habitent les alentours de ce réservoir d’eau douce – le plus grand du pays –, se distinguent par la tenue féminine traditionnelle : une tunique noire en chanvre par-dessus un haut brodé, assortie d’un fichu et de bijoux en argent finement ciselés. Les femmes âgées ont souvent les dents noires à force de chiquer des feuilles de bétel – une ancienne parure de beauté.

 

Durant le repas, M. Ba fait une démonstration des chants
et des musiques de sa minorité, les Dao. 

 

Au petit matin, les abords paisibles du lac s’animent peu à peu, entre sylviculture, pêche, élevage et plantations de manioc. Après avoir passé la nuit dans une maison sur pilotis chez l’une des familles du village de Vu Linh, un tour en bateau sur le lac s’impose. Chargés de filets et de nasses en feuilles de latanier servant à capturer de petits poissons et des crevettes, les pêcheurs avancent en pagayant avec les pieds. Les sampans fendent la surface de l’eau calme, semblable à un miroir où émergent furtivement des centaines de minuscules îlots bombés dans une brume diffuse (plus de 1 300 en tout).

De retour sur la terre ferme, il est temps de quitter les paisibles campagnes : l’effervescente capitale n’est plus qu’à trois heures de route.

Article initialement publié dans le magazine Koï, numéro 9, janvier/février 2019.


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