Au musée Rodin, Wang Keping à l’œuvre

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L'artiste chinois Wang Keping par A. Wang.  

L’artiste chinois Wang Keping est l’invité du musée Rodin jusqu’au 5 juin. L’occasion de le rencontrer en pleine création. 
[Texte : Weilian Zhu]

Dans le sous-bois du musée Rodin se dressent 4 colosses en bois. Ils pourraient faire penser aux statues de l'île de Pâques, robustes mais sans visage, en rondeur et à la peau lisse. Par le matériau, le bois et l'aspect totémique, les sculptures de l'artiste chinois Wang Keping interpellent. Difficile d'ailleurs d'y trouver une référence à la culture de son pays. « Je suis un artiste chinois, mais je ne fais pas de l'art chinois », répète-t-il à l'envi. Pour lui, répondre à l'attente d'un public occidental en faisant de l'art chinois parce qu'on est chinois est à la fois une tendance et une facilité. Wang Keping cherche avant tout à trouver son propre langage.

 

L’Amour des forêts, présentée dans le hall du musée
© Agence photographique du musée Rodin – Jérôme Manoukian


Une vie marquée par la censure chinoise

Né en 1949 à Pékin, quelques mois avant la proclamation de la République populaire de Chine, Wang Keping est en quelque sorte un enfant de cette république. Fils de parents communistes convaincus, il fait partie des Gardes rouges durant la Révolution culturelle mais sera envoyé en 1969 à la campagne comme des millions de jeunes Chinois citadins. Paysan puis ouvrier, il ne rentre à Pékin qu'en 1976 à la mort de Mao Zedong et la fin de la Révolution culturelle. Il devient acteur grâce aux contacts de sa mère, comédienne au Théâtre national de Pékin. Mais Wang Keping se lasse des rôles stéréotypés imposés par le pouvoir et décide d'écrire ses propres pièces, malheureusement toutes censurées. « Mon père était l'auteur de FuDi, premier livre censuré sous la nouvelle république. Pour moi, plus un sujet est censuré, plus j'ai envie d'en parler. »

 

Wang Keping à l’œuvre © A. Wang

 

Sa rencontre avec le bois est le fruit du hasard alors qu'il cherchait un nouveau médium artistique dont il aurait l'entière maîtrise créative. Autodidacte, à contre-courant de la tradition chinoise qui consiste à copier les maîtres avant d'innover, il pense que « l'art primitif peut créer par ses propres moyens ». Sa première œuvre, Longue Vie, reflète cet aspect totémique et représente un visage à la bouche béante, un bras qui sort du crâne brandissant le petit livre rouge. Très vite, d'autres œuvres suivent : Silence, qui symbolise un visage éborgné et la bouche oblitérée, ou Idole, visage bedonnant coiffé d'un chapeau de l'armée.

 

Wang Keping cisaillant le bois © A. Wang

 

Un artiste en exil en France

Ces travaux d'une grande puissance lui valent la reconnaissance d'autres jeunes artistes chinois. Ensemble, ils décident d'organiser une exposition sauvage sur les grilles du Musée des beaux-arts de Pékin en 1979. Les œuvres ne restent accrochées que 2 jours mais consacrent le mouvement avant-gardiste XingXing (Étoiles). Ce fait d'armes vaut à Wang Keping le statut d'artiste contestataire. En 1984, il se résout à quitter Pékin pour Paris en compagnie de sa femme française.

« La simplicité de mes sculptures est une révolte face aux tendances de l'art contemporain » 

À l'ombre des marronniers du musée, l'artiste a grimpé sur une échelle pour poncer l’une de ses sculptures. Autour, les œuvres de Rodin semblent exacerber les drames de la condition humaine. Les visiteurs, mélange de touristes et de connaissances, s'émerveillent devant l'artiste à l'œuvre. Plus de 40 ans après Longue Vie, le travail de Wang Keping représente principalement des corps féminins et des oiseaux mais n’en reste pas moins politique. « La simplicité de mes sculptures est une révolte face aux tendances de l'art contemporain qui consistent à empiler des choses et à les agrandir. Jeff Koons pour moi n'est qu'un arnaqueur ! » Également observateur du marché de l'art en Chine, où il a exposé en 2013, il préfère s'en tenir à distance, gangrené selon lui par les nouveaux riches, la spéculation et la corruption. Lucide sur son travail, il se garde bien de corréler son univers avec l'actualité comme la guerre ou la crise écologique. « La sculpture permet d'exprimer l'amour et la condition humaine mais pas le reste. »

Aujourd’hui exposé au musée Rodin, Wang Keping reconnaît qu’il s’agit de la plus haute des distinctions. Un aboutissement que ne manque pas de souligner son ami et membre de XingXing, Ai Weiwei dans l'album d'art Wang Keping aux éditions Flammarion : il « fait preuve d'une conscience élevée, tout en étant capable de s'exprimer avec son propre langage. »


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