Les descendants des familles royales d'Asie du Sud-Est en France

Par Julie Hamaïde
Photo de Extrait de la BD de Candice

Entre 1950 et 1980, de nombreux immigrés d’Asie du Sud-Est sont arrivés en France, dont certains de familles royales cambodgiennes, laotiennes et vietnamiennes, fuyant persécutions et camps. Leurs enfants connaissent-ils leur sang royal ? Enquête.

« Mon père ne m’a jamais reconnue et je ne l’ai jamais rencontré ». Candice* s’est pourtant beaucoup renseignée sur cet homme. Depuis toujours, sa mère lui explique que son papa est un prince vietnamien et lui montre des photos d’eux ensemble, des objets qui lui appartenaient.

Cet inconnu serait Bảo Long, fils de Bảo Đại, dernier empereur du Vietnam avant de devenir chef d’État durant la guerre d’Indochine. Le volage Bảo Đại aura cinq enfants avec l’impératrice Nam Phuong : deux garçons et trois filles. À la mort de son père, en 1997, Bảo Long devient le chef de la famille impériale, lui qui est né au Vietnam mais a vécu en France depuis l’âge de onze ans.

 

Photo de Bảo Long donnée à Candice par sa mère.

 

« J’ai toujours su qui était mon père », nous dévoile Candice qui, petite, recevait les moqueries de ses camarades lorsqu’elle parlait de son père, ce prince que personne n’avait rencontré. Elle a toujours vu les photos de ses parents, les statuettes en ivoire qu’il a offertes à sa mère, un foulard en soie qu’il possédait. À l’adolescence, Candice se pose des questions sur son géniteur, mais sa mère lui dit de se débrouiller seule pour trouver les réponses. Elle décide alors d’étudier le vietnamien aux Langues O’ — pour se rapprocher d’une culture qu’elle ne connaît pas — et tape « Bao Long Paris » sur le clavier de son Minitel.

 

Nous sommes en 1995. « Bao Long Prince » habite à Paris, son adresse se situe dans le quartier du Marais.

 

Nous sommes en 1995. La recherche aboutit. « Bao Long Prince » habite à Paris, son adresse se situe dans le quartier du Marais et la jeune femme lui envoie une lettre qui restera sans réponse. Ce silence et « l’affaire Yves Montand », en 1998, dont la fille cachée a demandé une analyse génétique posthume qui s’est révélée négative, refroidissent Candice. « Ma mère me racontait des choses, j’avais vu des photos d’eux, mais j’avais encore des questions », explique-t-elle.

 

La mère de Candice a gardé quelques photos de ses années auprès de Bảo Long. Sur celle-ci, ils apparaissent ensemble.

 

Elle ne reprendra ses recherches que dix ans plus tard, grâce à Internet. Elle apprend que Bảo Long est décédé, et recoupe toutes les informations données oralement par sa mère avec celles écrites sur sa page Wikipedia. Accompagnée de son conjoint, la jeune femme se rend à l’adresse de Bảo Long, où sa mère aurait vécu un an ; ils y découvrent une boîte aux lettres sur laquelle le nom de l’habitant est caché par un sticker mal collé.

En dessous, quelques lettres qui le rendent bien réel, « PRINCE BAO LONG ». Toute cette histoire serait donc vraie ? Comment savoir si Candice et sa mère disent la vérité ? « Justement, on ne sait pas... » répond-elle dans un sourire, avec légèreté. Pourtant, certains détails ne trompent pas. Le hasard nous pousse sur la voie de Benoît**, petit-fils de Phương Mai, sœur cadette de Bảo Long.

 

Bảo Đại rencontre le président de la République René Coty en 1954.
Photo issue de l’album de famille de Benoît.

 

Candice nous donne le nom de la moto de Bảo Long, nous parle de ses passions, de sa maison en Corse, de son surnom. Benoît confirme et nous apprend que ce surnom lui a été donné par sa nourrice lorsqu’il était tout petit, comme celui de sa grand-mère : Binette. Le genre de choses que l’on n’apprend pas dans les livres d’histoire.

Candice n’a pas du tout hérité de la culture, du statut, de l’éducation, ni des biens de Bảo Long mais souhaite parler de cette quête d’un père inconnu dans une bande dessinée. Pour Binette, c’est tout le contraire. Elle ne souhaite pas s’exprimer, et laisse Benoît nous parler de son héritage.

Une nouvelle vie
Avant d’arriver en France, les enfants de l’empereur Bảo Đại et de l’impératrice Nam Phuong vivaient au palais, entourés de gouvernantes qui leur parlaient français.

Ici, ils continuent de parler la langue de Molière — « Désormais, ma grand-mère parle à peine le vietnamien » confie Benoît —, sont envoyés en pension ou dans des lycées privés. Binette doit apprendre à s’habiller et se laver toute seule, sans gouvernante pour l’aider. Seul Bảo Long entame des études supérieures en France, en passant par Sciences Po Paris avant d’intégrer Saint-Cyr, la Légion étrangère, puis devenir banquier. « Ils avaient tous un peu d’argent et les autres n’ont pas fait d’études. Pour les femmes, le but était de se marier avec un bon parti » explique le petit-fils de Binette.

La famille reste discrète sur son appartenance à la royauté, par pudeur et parce que l’image de l’empereur Bảo Đại est controversée. Une anecdote pourrait néanmoins révéler ce secret : le passeport de Binette. Aucun nom de famille n’y est inscrit, elle est tout simplement « Phương Mai », comme s’il était écrit « Prince William » sur le document d’identité de l’héritier à la couronne d’Angleterre.

 

Photo de l’album de famille de Benoît. Il s’agit de Bảo Đại, son arrière-grand-père. Cette même image illustre la page Wikipedia du dernier empereur du Vietnam.

 

De son côté, Benoît ne se sent pas prince, mais a souhaité tout de même aller au Vietnam pour mieux comprendre et découvrir là où a grandi sa grand-mère. Elle n’est jamais retournée dans son pays d’origine, ni aucun de ses frères et soeurs. Ils n’ont pas cherché à divulguer leur histoire familiale, ni dans un livre, ni en se confiant dans un documentaire. Pourtant, certains ont bien essayé d’en tirer parti et des personnes intéressées n’ont pas hésité à se rapprocher d’eux.

D’ailleurs, Benoît nous fait remarquer que les livres publiés sur le dernier empereur n’ont pas été écrits par ses enfants directs, mais par des tiers. Seul un ouvrage, Le dragon d’Annam, a été signé de sa main.

Linn* fait également partie de cette troisième génération. Son grand-père, Tiao Jaisvasd Visouthiphongs était le neveu du prince Phetsarath Rattanavongsa, homme d’état et fondateur du mouvement nationaliste et indépendantiste laotien. Né à Vientiane dans les années 1930, il est proche du prince, devient docteur en médecine et sera nommé ministre de la Santé publique du Gouvernement royal de coalition du prince Souvanna Phouma, avant de fuir le pays dans les années 1970.

« Ici, vous perdez tout », raconte Linn. Son grand-père obtient le statut de réfugié politique, mais perd son titre de noblesse. Il conserve tout de même « beaucoup de choses » de sa vie antérieure : des statues, des bijoux, des ornements.

La France a accueilli de nombreux descendants de la famille royale laotienne. Le prince héritier, Soulivong Savang, a également séjourné longtemps en France. Arrivé au début des années 1980, il a étudié le droit à l’université de Clermont Ferrand. Il s’est par la suite installé au Canada avec sa femme. Ses prises de parole sont extrêmement rares.

Bienvenue chez les roturiers
Après une première interview, Deva Sisowath nous envoie un SMS : « Mon père Sisowath Doussady était le fils d’Entaravong, lui-même fils de Chamroeunvong. Je me suis perdue en essayant de remonter plus haut dans la généalogie sur le site royal [du Cambodge] ».

 

Il évoque les devoirs qui pèsent plus que les privilèges d’en faire partie : le respect du nom de ses ancêtres, la bonne tenue à conserver en toutes circonstances.

 

Le titre exact de son grand-père est Son Altesse Royale le Prince Sisowath Entaravong, qui n’a finalement jamais régné. Il fallait pour Deva Sisowath retourner sur Internet pour se souvenir de son lien avec la royauté cambodgienne. Pour elle, cela n’a pas vraiment d’importance. « Je ne m’en suis jamais souciée. Je ne sais pas si j’ai le titre d’altesse. Je sais que mon frère l’a. »

Elle raconte sa vie normale, auprès de sa grand-mère et se souvient d’un grand-père « comme un autre, de toute façon, les Sisowath étaient des libéraux, avec un roi qui ne monopolise pas le pouvoir ». Son seul héritage : un nom, « qui impose des devoirs » insiste-t-elle, et quelques photos.

Pour son frère, Chakara Sisowath, qui a conservé son titre d’altesse, la confusion généalogique est la même : « Je ne sais plus si c’est mon arrière ou arrière-arrière-grand-père... » Il confie cependant qu’il n’est pas un descendant direct de la famille royale, mais que son père avait le titre d’altesse royale. Né au Cambodge, un an après sa sœur, aux débuts des années 1960, Chakara Sisowath n’y a passé que dix ans et voyait peu son père.

Il vivait avec son grand-père maternel et sa mère. Cette dernière se remaria avec un Corse, avec qui elle eut d’autres enfants et s’installa en France dans les années 1970. Tous sont élevés par ce couple, qui ne fait aucune différence entre les sangbleu et les métisses. À table, seules quelques vannes fusent, entre roturiers et altesse : « C’était une grosse plaisanterie entre nous. À l’époque, faire partie ou non de la famille royale ne représentait pas grand-chose », raconte Chakara Sisowath.

 

Photo de famille de Chakara Sisowath : ce dernier, avec ses deux enfants.

 

Chakara Sisowath est retourné vivre au Cambodge pour y travailler et s’implique un peu plus dans la vie de la famille royale. Il a d’ailleurs été invité à l’anniversaire de la Reine-Mère Norodom Monineath Sihanouk. « Je suis invité à la grande loge royale lors des fêtes au palais, des fêtes religieuses, de la fête des eaux. Nous recevons une invitation, nous suivons un code vestimentaire, et c’est tout. »

Il est fier aujourd’hui de participer à cette « histoire commune ». « Bien qu’il y ait beaucoup de défauts dans la monarchie, elle reste le symbole de l’unité du Cambodge. » Comme sa soeur, il évoque les devoirs qui pèsent plus que les privilèges d’en faire partie : le respect du nom de ses ancêtres, la bonne tenue à conserver en toutes circonstances.

D’autre part, un point s’impose sur lequel ce descendant de famille royale ne veut pas s’impliquer : la politique. « Je reste très minutieusement en dehors de cela. La monarchie doit rester au-dessus des partis. Ce serait une erreur que des gens de la famille royale s’impliquent en politique », conclut-il.

*L’interviewée n’a pas souhaité communiquer son nom de
famille.
**Prénom changé à la demande de l’interviewé.


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