Nara la Verte

en voyage reportage

Forêts luxuriantes, rizières en terrasses, colline sacrée… Au cœur de la péninsule de Kii, région montagneuse du Japon, la préfecture de Nara regorge de trésors verdoyants. Pour les découvrir, il ne faut pas hésiter à prendre la tangente et s’éloigner des hordes de vacanciers. 
[Texte : Marie Nahmias. Photos : Thomas Morel-Fort]

En quête d’un nouveau biscuit à avaler, l’animal se rapproche, renifle longuement, puis se met à tirer sur un sac à l’odeur alléchante : celui d’une touriste en tenue traditionnelle japonaise. Après une dizaine de clichés et un ravitaillement express, la bête reprend sa route entre les visiteurs pour aller se lover contre les racines d’un arbre. Des cerfs gourmands comme celui-ci, le parc de la ville de Nara en compte plus de mille. Considérés comme les messagers des dieux, ils déambulent sur six-cent soixante hectares, régulièrement à la recherche de shika-senbei, ces galettes de riz plates vendues quelques centaines de yens (quelques euros) aux touristes pour les nourrir.

En ce début d’automne, les érables commencent timidement à rougir. Bientôt, ce sera au tour des ginkgos de revêtir un flamboyant manteau jaune, tandis que le reste de la végétation ne quittera pas sa teinte verte.

En quittant les vastes pelouses et les monts boisés du parc, nous retrouvons les silhouettes des cerfs Sika (shika en japonais) sur les stands de toutes les boutiques de souvenirs. Érigés en véritables mascottes, ils attirent chaque année de nombreux voyageurs, venus des grandes destinations nippones voisines. «  Nous sommes arrivés d’Osaka ce matin pour passer la journée ici et nous promener dans le parc  », lâche un couple de Français. En plus des cervidés en liberté, la ville séduit également par son très riche patrimoine historique et culturel. En 710, c’est ici que fut construite la première capitale permanente du Japon, car jusqu’alors l’empire ne disposait pas de capitale fixe. Toutefois, si avec sa profusion de temples et ses ruelles pittoresques Nara vaut le détour, elle n’éclipse pas pour autant les autres pépites que compte la préfecture éponyme.

Une forêt aux mille et une couleurs

Pour sortir des sentiers battus : direction Yoshino, à un peu plus d’une heure et demie en transport au sud de Nara. Des foules de travailleurs et de jeunes élèves se dissipent au fil des stations et l’air encore moite de ce mois d’octobre se rafraîchit légèrement. Deux changements de train et les rues en échiquier laissent peu à peu place à de grands espaces verts parsemés de villages aux maisons traditionnelles. Une fois à destination, les quelques passagers à débarquer se retrouvent encerclés par la forêt de Yoshino, décor magique du dernier film de Naomi Kawase, Voyage à Yoshino, qui recouvre le paysage vallonné à trois-cent soixante degrés. Pour y pénétrer, il faut d’abord longer le fleuve du même nom, en partie asséché et au bord duquel s’alignent d’innombrables usines. «  La région est réputée pour son bois de construction, explique fièrement Meimi Yagyu, notre guide dans le secteur, qui propose des séances de «  forest therapy  ». La qualité des matériaux et le savoir faire des ouvriers permettent de le vendre à un prix élevé.  »

Ici, la population entretient en effet depuis longtemps un lien étroit avec cet immense tapis vert et luxuriant. Jusqu’au Moyen Âge, les arbres n’étaient abattus que pour construire des sanctuaires ou des temples. Les premiers enregistrements de forêts plantées remontent à la fin de l’ère Muromachi (1336 1573), avant que le phénomène ne s’accélère sensiblement. Au milieu de la période Edo (1603 - 1868), alors que la demande en bois continue d’augmenter pour la fabrication de fûts destinés au transport maritime du saké, de nouvelles méthodes de reboisement et de sylviculture voient le jour.

Dans les parties reboisées, les arbres sont plantés très proches les uns des autres. Comme ils n’ont pas vraiment la place de s’étaler, ils poussent en hauteur et atteignent environ cinquante mètres de haut, poursuit notre guide. La plupart ont quatre-vingts ans, mais ils sont coupés autour de cent ans.  » Les forêts naturelles semblent aujourd’hui côtoyer depuis toujours les plantations de cèdres et des cyprès, donnant lieu au fil des saisons à de splendides patchworks de couleurs. En ce début d’automne, les érables commencent timidement à rougir. Bientôt, ce sera au tour des ginkgos de revêtir un flamboyant manteau jaune, tandis que le reste de la végétation ne quittera pas sa teinte verte.

Le mont aux trente mille cerisiers

Dès le mois de mars, ce sont les trente mille cerisiers du mont Yoshino (Yoshinoyama), répartis en deux-cents variétés, qui fleurissent progressivement du bas vers le haut de la montagne, laissant ainsi plus d’un mois aux visiteurs pour venir admirer leurs fleurs blanches et roses pâles. Beaucoup d’œuvres littéraires nipponnes, poétiques ou théâtrales, témoignent de ce splendide spectacle, comme c’est le cas de la pièce Yoshitsune Senbon Zakura (Yoshitsune et les mille cerisiers, un grand classique). Alors qu’au printemps, le site est extrêmement fréquenté, nous explique un commerçant, il revêt en automne des allures de village fantôme. Pas un chat ne vient troubler l’atmosphère paisible de la petite artère principale. Les rares boutiques de souvenirs ouvertes restent désertes, tandis que les tables des restaurants peinent à trouver preneur.

Entouré de plusieurs petits monastères, le mont, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2004, nous dévoile un autre de ses trésors : le temple Kinpusen-ji. Fondé durant la seconde moitié du VIe siècle, il est le plus important temple Shugendō du Japon : une religion millénaire mêlant les enseignements shintoïstes, bouddhistes et taoïstes. Cette tradition spirituelle place la relation entre l’homme et la nature au cœur de sa pratique. Pas étonnant alors que l’édifice principal du temple, le Zaō-do ait été construit en 1592 en bois uniquement. Sur deux étages, le bâtiment dispose d’épais toits en écorce de cyprès aux finitions impeccables. D’imposants troncs servent quant à eux à soutenir la structure, qui abrite trois statues à la peau bleue de Zaō Gongen. Hautes de sept mètres et vieilles de mille trois-cents ans, elles représentent les aspects passés, présents et futurs du Bouddha. Au grand dam des passionnés, elles ne sont toutefois visibles que lors de périodes bien spécifiques au printemps et en automne.

Des rizières en cascade

À une quinzaine de kilomètres au nord, dans le village d’Asuka, l’activité humaine se fond là encore parfaitement dans son environnement. Empreint d’histoire, ce bourg fut la toute première capitale du Japon au moment de la fondation du pays, il y a mille quatre-cents ans. Il garde encore aujourd’hui de nombreuses traces de son pouvoir passé, comme les vestiges du Palais impérial et le tombeau Ishibutai, construit au début du VIIe siècle.

Au Japon, le Shugendō est une religion millénaire mêlant les enseignements shintoïstes, bouddhistes et taoïstes. Cette tradition spirituelle place la relation entre l’homme et la nature au cœur de sa pratique.

Pour autant, ce sont ses rizières en terrasses qui parviennent le mieux à capter le regard. D’un jaune-vert éclatant, elles ondulent sous l’effet du vent et contrastent superbement avec le ciel gris et orageux qui les surplombe. «  Vous avez de la chance, d’ici quelques semaines tout sera coupé, sourit Yoshida Kuniomi, lui-même propriétaire de deux champs. Au Japon, l’hiver étant très rude, la récolte ne se fait qu’une seule fois par an contrairement à d’autres pays d’Asie comme la Thaïlande ou l’Indonésie.  » Il est toutefois trop tard pour admirer les fleurs de lycoris rouge, aussi appelées amaryllis du Japon, qui, les deux dernières semaines de septembre, bordent chaque étage des cultures.

Coupant à travers les rizières à étage d’Inabuchi Tanada, la Kakashi road (route des épouvantails) que nous empruntons devient chaque automne le théâtre d’un concours d’épouvantails. Le long de ce chemin sinueux, se côtoient des personnages haut en couleurs. Une famille en train de pique-niquer précède ainsi une grenouille surfeuse, qui elle-même fait face à une fillette de plus de quatre mètres de haut en robe rose, gigantesque représentation du personnage Chiko-chan, vedette d’un programme de télévision japonais. S’ils ne sont guère plus ici pour dissuader les oiseaux de piocher dans les champs, les épouvantails représentent aujourd’hui une attraction pour le village. Faites de tissu et de papier mâché, ces poupées sont fabriquées par des passionnés aux quatre coins de l’archipel. Pour cette vingt- quatrième édition, le créateur d’une sorcière grandeur nature, parée d’imposants bijoux, remporte le concours, gagnant ainsi vingt kilos de grains de riz.

Le soir venu, il est tentant d’arpenter ce lieu spirituel à la lumière des tōrō — des lanternes de pierre qui jonchent de part et d’autre la multitude d’escaliers et le dédale de sentiers.

Rien de plus agréable pour découvrir ce village étalé sur plusieurs dizaines de kilomètres que de louer un vélo dans le secteur de la gare, où plusieurs magasins proposent leurs services. Les moins sportifs opteront pour un engin électrique et pourront alors rallier en peu de temps sites archéologiques et points de vue, accompagnés par le chant continu des crickets. Sur le bord des chemins, il n’est pas rare de croiser de longues serres blanches. Elles servent à cultiver une variété de fraise spécifique à la région : l’Asuka ruby, caractérisée par sa grande taille et son acidité. Entre les mois de janvier et de mai, certains producteurs proposent aux voyageurs de venir eux-mêmes la cueillir. Afin de préserver ce cadre idyllique, il est interdit de construire des bâtiments de plus de deux étages à Asuka. Commerces et habitations doivent par ailleurs se doter d’un toit traditionnel japonais en ardoise pour ne pas dénoter avec les lignes harmonieuses du paysage. Force est de constater que ni la station service Shell, ni le supermarché 7-Eleven ne dérogent à la règle. 

Temples perchés

Pour s’entourer toujours plus de vert, cap sur le mont Shigi, où se cache sous une épaisse végétation un ensemble de trois temples bouddhistes et de sanctuaires shintoïstes. Située à l’ouest de Nara, en bordure de la préfecture d’Osaka, cette colline encore peu fréquentée culmine à quatre-cent trente-sept mètres d’altitude. Le soir venu, il est tentant d’arpenter ce lieu spirituel à la lumière des tōrō  — des lanternes de pierre qui jonchent de part et d’autre la multitude d’escaliers et le dédale de sentiers. Après être passés devant une gigantesque statue argentée de Bouddha, jouxtant une pagode rouge à trois étages, nous tombons nez à nez avec un surprenant tigre en papier mâché. La représentation de six mètres de long, qui évoque davantage un matou montrant les crocs, fait référence à l’une des légendes du mont Shigi. Selon cette dernière, au VIIe siècle, le prince Shōtoku invoqua le dieu des guerriers pour remporter une victoire militaire. La divinité se montra alors à l’heure du tigre, le jour du tigre et l’année du tigre. Une apparition qui a valu à l’animal d’être choisi comme symbole du dieu et désigné gardien de la montagne. Tous les matins, à 5h30, les curieux de passage sur cette colline sacrée peuvent assister à une cérémonie du feu. «  Ce rite est nommé Goma et vient du mot sanskrit homa signifiant brûler  », nous explique Mitsukou Nozawa, le prêtre principal du temple bouddhiste Gyokuzōin.

Alors que le soleil n’est pas encore levé, une trentaine de personnes s’engouffre dans une petite pagode chargée d’objets dorés et de textes sacrés. Une forte odeur d’encens finit de réveiller les croyants et touristes les moins matinaux. En attendant que le feu soit allumé, chacun s’assoit à genoux sur un coussin, autour du foyer central. S’ensuit alors un rite mystique guidé par les gestes minutieux du prêtre principal et rythmé par les chants puissants et hypnotiques de deux assistants. Pendant une quarantaine de minutes, des dizaines de bâtonnets en bois sur lesquels sont inscrits des prières viennent à être brûlés. Une opération destinée à invoquer Fudō Myōō, symbole de la sagesse. La fumée qui s’échappe finalement du centre de la pièce, une fois les flammes éteintes, permet de venir à bout de ses mauvais désirs et de tenir à distance son ego. Chaque participant est ainsi appelé à s’en imprégner. De quoi bien se lancer dans la journée qui commence, avant de reprendre doucement la route pour Nara et son millier de cerfs.

Ce reportage a été publié dans Koï #14, disponible en ligne.


Article précédent Article suivant