Chinatown d’Aubervilliers, le « Rungis de la mode »

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Votre garde-robe automne-hiver se joue sans doute en ce moment à Aubervilliers, où se trouve la plus grande plateforme européenne des grossistes du secteur textile. Tenus majoritairement par des Chinois, les showrooms peinent à attirer des clients, signe que le secteur n’arrive pas tout à fait à redécoller.

La main sur la hanche, vêtu d'une petite robe à fleurs, le mannequin vous regarde. Impossible de percer ses pensées, il n'a pas de visage, pas de traits. Immobile. Derrière la vitrine. Les showrooms se succèdent, aux noms tous plus énigmatiques les uns que les autres : Lov'it, Force B, Charme HN, Forrella...

Belges, Espagnols, Allemands, Turcs, toute l'Europe est à Aubervilliers pour se fournir en vêtements, chaussures, bijoux et autres accessoires.

Bienvenue à Aubervilliers, dans le triangle des grossistes, délimité par l'avenue Victor Hugo, la rue des Gardinoux et la rue de la Haie-Coq. Si Paris est la capitale de la haute-couture, Aubervilliers est sans aucun doute son alter-ego pour le milieu de gamme. C'est ici que se trouve la plus grande plateforme européenne d'équipements à la personne. Belges, Espagnols, Allemands, Turcs, toute l'Europe est à Aubervilliers pour se fournir en vêtements, chaussures, bijoux et autres accessoires. Les magasins eux, sont tenus en grande majorité par des Chinois.

 « Il y a environ 5 000 boutiques ici, tenues à 95 % par des Chinois de Wenzhou, explique Didier Soulivanh, dirigeant de 3D Trade, qui est une des rares entreprises du quartier à exporter des produits vers la Chine. Beaucoup étaient installés à Paris jusque dans les années 2000, lorsque la ville a engagé des réaménagements pour dissuader les commerces de gros. Les secteurs du textile et de la maroquinerie, situés à Sentier ou à Popincourt, ont donc été contraints de déménager. Ils ont trouvé, ici à Aubervilliers, les entrepôts adéquats pour installer leurs boutiques. L'animation du quartier donne un peu la température de la reprise du secteur des équipements à la personne en Europe.  »   

La saison automne-hiver se prépare dans le flou

Au centre commercial des grossistes, le CIFA, les gérants des showrooms scrutent leur téléphone, assis sur des tabourets en plastique ou affalés derrière leur comptoir entouré de plexiglas. Après deux mois de fermeture, les allées de ce point névralgique du quartier restent encore assez calmes. La collection printemps-été 2020 défile pourtant dans les vitrines des passages de Milan, de Paris ou de Londres. « Nous vendons notre stock pour l'instant, raconte le gérant d'un magasin (souhaitant garder l’anonymat) situé sur le passage de Shanghai. Mais pour la saison automne-hiver, nous ne savons pas trop encore comment nous allons faire. D'habitude nous rentrons une fois par mois en Chine voir nos fournisseurs, mais avec la limitation des vols...  »

Un mois après le déconfinement, la demande des consommateurs ne provoque pas encore de reprise certaine du marché.

D'autres ont tout simplement changé de fournisseurs pour se rabattre vers l'Italie. Réduction des délais, réactivité à la saisonnalité, cette relocalisation maintient néanmoins une connexion 100 % chinoise, avec des usines tenues par des concitoyens du Wenzhou. Enfin, certains ont continué à répondre aux commandes venant de pays non confinés. L'entreprise YULEE par exemple a expédié de la marchandise vers ses clients allemands et hollandais. Ses gérants, deux jeunes Français de parents chinois immigrés, naviguent un peu à vue, à l'image de tout le secteur : « Les clients investissent prudemment, ils restent vigilants sur ce qu'ils achètent ». Un mois après le déconfinement, la demande des consommateurs ne provoque pas encore de reprise certaine du marché.

Un écosystème chinois

A la sortie du CIFA, une camionnette vend des sandwichs. Un client alpague le patron : « Hé elles sont chaudes tes frites ? » Depuis 11 ans, M. Wang* est aux fourneaux et nourrit le triangle des grossistes. Il a ressorti sa camionnette le 18 mai. Ses deux enfants sont avec lui et s'activent à étaler de la sauce algérienne sur des sandwichs merguez. Pour les autres affamés pressés, il est possible de se rassasier au kebab du coin tenu aussi par une Chinoise.

En descendant la rue de la Haie-Coq, un paysage identique se répète inlassablement de part et d'autre. Des parkings où stationnent chaotiquement camionnettes de livraison, SUV rutilantes et berlines allemandes. Des entrepôts en préfabriqué jouxtent le parking. Et un concours d'enseignes où sobriété et excès, couleurs pastel et acidulée se répondent dans un micmac urbain.

Les escalators tournent dans le vide.

Au Fashion Center, l'autre « hot spot » des grossistes situé sur l'avenue Victor Hugo, nulle trace non plus de la frénésie commerciale. Sur la plateforme de chargement, des manutentionnaires grillent une clope, accroupis à l'arrière de leur fourgon. Un agent de sécurité rappelle aux visiteurs de porter leur masque et leur administre une dose de gel hydroalcoolique. « C'est tranquille comme un jeudi », plaisante-t-il. Les escalators tournent dans le vide pour un bâtiment haut de 3 étages, aux noms d'allées encore plus éclatants que le CIFA : rue de l'Amérique, rue de l'Antarctique... Un couple est venu faire ses emplettes pour leur boutique de prêt-à-porter à Paris. « Les grossistes sont plus accueillants que d'habitude. Avant, si nous n'avions plus l'intention d'acheter, ils arrêtaient de nous répondre, alors que maintenant ils sont beaucoup plus avenants. » Quant à l'avenir de leur filière, ils restent dans l'expectative.

Même pour Didier Soulivanh, qui exporte des cosmétiques vers la Chine, les affaires marchent difficilement : « Les gens n'ont plus besoin de se maquiller en portant un masque ».

*nom de famille modifié

[Texte : Weilian ZHU]


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