C'est pas bientôt fini « l'accent chinois » au cinéma ?

Par Pauline Le Gall
Photo de Chloé Hueber

Aux États-Unis, le succès de « Crazy Rich Asians » a lancé une conversation sur l'importance de la représentation de la diversité à l'écran. Qu'en est-il en France ?

Une femme au teint blanchi, vêtue d'une robe ivoire, regarde un homme d'un air accablé. Nous sommes en 1918 et Louis Feuillade met en scène Tih-Minh, un personnage eurasien qui donne son nom au film et qui est interprété par... Mary Halard, une actrice blanche.

Tih-Minh raconte l'histoire d'un couple qui revient d'Indochine et qui se retrouve embarqué dans une sombre histoire de vol de bijoux. Pour Delphine Robic-Diaz, historienne et spécialiste de l’histoire des représentations coloniales et post-coloniales françaises au cinéma, il s'agit de l'une des premières représentations d'une héroïne asiatique sur grand écran. « Son personnage est là pour être exotique mais tourne autour du héros masculin blanc, explique cette dernière. Ce personnage métisse porte tous les clichés de l'époque coloniale : elle est vue comme peu fiable ». Cette représentation fictionnelle fait suite aux premières vues documentaires d'Indochine rapportées par les opérateurs des frères Lumière.

 

Dans les années 1990-2000, plusieurs réalisations connaissent d'immenses succès. Elles se passent loin de la France et développent une esthétique exotique représentant un ailleurs lointain.

 

Plus tard — dans les années 1930 — le cinéma français fait appel à Sessue Hayakawa, un célèbre acteur japonais qui a commencé sa carrière outre-Atlantique. « Il va venir systématiquement incarner des personnages de héros cruel sans origine précise avec une gestuelle héritée du théâtre japonais. » Un stéréotype qui parcourra le cinéma occidental, de Furyo de Nagisa Ōshima au personnage de Mr Chow dans Very Bad Trip.

L’exotisme fait tourner la billetterie
Les films portant un regard exotique et colonial sur l'Asie et les personnages asiatiques traversent le cinéma français jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui marque le début de la guerre d'Indochine. « À partir du moment où la France s'engage dans la décolonisation, il devient difficile de faire des films coloniaux à cause de la censure » explique Delphine Robic-Diaz. Patrouille sans espoir de Claude Bernard-Aubert devient ainsi Patrouille de choc pour ne pas décourager les troupes engagées dans une situation similaire en Algérie. Il faut ensuite attendre les années 1990 puis 2000 pour revoir des films sur l'Indochine, tous réalisés par des hommes blancs : L'Amant de Jean-Jacques Annaud (1992), Indochine de Régis Wargnier (1992) et Diên Biên Phu de Pierre Schoendoerffer (1992). Les réalisateurs franco-chinois et franco-vietnamiens comme Dai Sije et Trần Anh Hùng connaissent eux aussi d'immenses succès avec des films qui se passent loin de la France et développent une esthétique exotique qui retranscrit un ailleurs lointain : Balzac et la petite tailleuse chinoise (2002) pour le premier, L'odeur de la papaye verte (1993) pour le second qui, malgré un tournage à Bry-sur-Marne, se déroule au Vietnam.

 

« Je tombe tout le temps sur des castings où il faut parler avec l'accent. On ne précise même pas lequel, c'est juste un accent asiatique » Leanna Chea, comédienne

 

« L’accent chinois »
Dans les films grands publics se déroulant en France, les personnages asiatiques restent cantonnés aux rôles secondaires et n'occupent que quelques lignes dans les scénarios. Autour d'un café, Christophe Tek (Kim Kong, Hippocrate...) et Leanna Chea (14 jours et 12 nuits) dressent la liste des rôles stéréotypés qui leur ont été proposés tout au long de leur carrière d'acteurs. Homme de main, médecin, informaticien et mafieux pour lui. Masseuse, prostituée ou serveuse dans un restaurant asiatique pour elle.

« J'ai passé peu de castings où le rôle était écrit spécifiquement pour un Asiatique, explique Christophe Tek. Par contre, les rôles sont souvent secondaires, ils ont peu de consistance. » « Je tombe tout le temps sur des castings où il faut parler avec l'accent, renchérit Leanna Chea. On ne précise même pas lequel, c'est juste un accent asiatique. »

 

 

Un héritage colonial très présent qui exaspère l'universitaire américaine Nancy Wang Yuen, qui a consacré son livre Reel Inequality : Hollywood Actors and Racism au sujet. « Un acteur m'a raconté qu'on lui avait demandé de faire un accent japonais, raconte-t-elle. Quand il l'a fait, on lui a dit que ça n'allait pas. Il a ensuite fait un accent exagéré et là le directeur de casting était ravi ! » Et le problème ne vient pas que des rôles stéréotypés. Nancy Wang Yuen raconte aussi avoir interrogé un directeur de casting qui lui affirmait que les acteurs asiatiques n'étaient « pas assez expressifs ». « Dire que tout un groupe qui contient des personnes aussi différentes n'est pas expressif est une barrière incroyable. »

« Il est rare qu'un producteur ou qu'un réalisateur nous dise : « pour ce rôle, il faut un acteur blanc » explique Stéphanie Doncker, la directrice de casting de Made in China, porté par Frédéric Chau. C'est à nous, directeurs de casting, de faire l'effort de projeter des personnes sur ce rôle, peu importe leurs origines. Parfois, il peut y avoir des réserves inconscientes dans l'imaginaire d'un réalisateur, même si ce n'est pas exprimé clairement ».

Le gros lot
L’universitaire américaine nous explique par ailleurs que les producteurs considèrent qu'il n'y aurait aucun nom bankable. Comprendre : aucun acteur asiatique ne ferait se ruer les spectateurs en salle. Absurde, nous dit la chercheuse, puisque Henry Golding, inconnu avant le film Crazy Rich Asians (l'un des premiers films hollywoodiens avec un casting 100 % asiatique) est devenu du jour au lendemain la coqueluche de la presse américaine. Côté français, le scénariste (Le dernier diamant, Le serpent) et réalisateur (le court métrage Mui-Diên n'est pas mort) Nam Tran-Minh observe le même phénomène.

Il entend lui aussi souvent l'argument que les acteurs asiatiques ne seraient « pas bankable ». « Si on ne les montre jamais, il n'y aura jamais d'acteurs qui montent » s'agace le réalisateur.

 

Les producteurs considèrent qu'il n'y aurait aucun nom bankable. Comprendre : aucun acteur asiatique ne ferait se ruer les spectateurs en salle. 

 

Nancy Wang Yuen dénonce aussi le whitewashing qui a lieu à Hollywood et qui consiste à embaucher un acteur ou une actrice blanche pour jouer un personnage asiatique. Tilda Swinton dans Doctor Strange, Scarlett Johansson dans Ghost in the Shell ou même, en France, Philippe Lacheau dans Nicky Larson. « Hollywood nous dit : nous voulons l'imaginaire asiatique sans les Asiatiques, explique la chercheuse. Nous allons prendre vos tenues, vos arts martiaux, vos décors, mais pas vos acteurs. » « La frilosité du cinéma français fait que nous aurons toujours un héros blanc qui va sauver la mise, parce que c'est son histoire qu'on suit », déplore Christophe Tek.

La nouvelle vague
« L'une des problématiques, pour moi, est aussi interne, analyse Nam Tran-Minh. C'est aux Asiatiques de France de raconter leurs histoires. »

 

 

Kevin Té, lui, fait partie d'une nouvelle génération de réalisateurs bien décidés à faire bouger les lignes. En 2018, il a fait partie de La Résidence, un programme de onze mois de la Fémis (prestigieuse école de cinéma parisienne) adressé, selon son site internet, « à des jeunes passionnés de cinéma ayant déjà développé des qualités artistiques mais que l’origine sociale, l’histoire familiale ou le parcours scolaire ont sans doute tenu à l’écart des formations de haut niveau ». Pour son court-métrage de fin d'études, Kevin a réalisé Des milliers de chansons, dans lequel il a voulu raconter le quotidien d'une famille asiatique en France. 

Le diagnostic de Nancy Wang Yuen est simple : il faut introduire de la diversité aux postes de pouvoir [Voir la tribune au cinéma français publié par Koï en juillet 2021]. C'est aussi ce que préconise le collectif 5050 pour 2020, né après l'affaire Weinstein. La productrice Laurence Lascary (qui a notamment produit le court métrage Minh Tâm) en fait partie. En septembre 2018, ce collectif a organisé avec le CNC les Assises sur la parité, l'égalité et la diversité dans le cinéma. « Notre but est de faire en sorte qu'il y ait plus de diversité dans les lieux de décision, explique Laurence Lascary. Dans les commissions qui attribuent les aides mais aussi parmi les diffuseurs, les chargés de programme... Nous voudrions qu'ils soient à l'image de la société : cosmopolite ».

Pour la directrice de casting Stéphanie Doncker, les barrières se lèvent doucement. « La médiatisation d'un livre comme Noire n'est pas mon métier (éditions Seuil) aide beaucoup, estime-t-elle. Nous nous devons désormais de prendre en considération ces discours pour nos prochains projets. »

Outre-Atlantique, le succès de Crazy Rich Asians a fait briller une lueur d'espoir. Toutes les personnes interrogées pour cette enquête nous l'ont dit : ils espèrent tourner une nouvelle page dans l'histoire du cinéma français.

Article initialement publié dans le magazine Koï, numéro 11, mai-juin 2019.


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