Séries TV : des Asiatiques brimés ?

Par Sophie Kloetzli

La représentation des personnages asiatiques dans les séries télé a été très restreinte ces dernières décennies : rôles stéréotypés, faire-valoir du héros, temps à l'écran très limité... Avec la diffusion de la sitcom Fresh off the Boat sur ABC (et en France sur 6ter), une nouvelle page semble avoir été tournée. Décryptage d’un petit écran qui s’ouvre difficilement.
[Texte : Pauline Le Gall. Illustration : Aurore Carric]

Vingt et un ans. C'est le nombre d'années qui a séparé la diffusion sur ABC de All-American Girl, une sitcom avec Margaret Cho et celle, sur la même chaîne, de Fresh off the Boat (Bienvenue chez les Huang en français), adaptée du livre autobiographique d'Eddie Huang. Ce dernier raconte son enfance à Orlando (Floride) coincé entre sa passion pour le hip hop américain et sa vie familiale. Le point commun entre ces deux séries ? Elles mettent en scène deux familles asiatiques. Entre temps, aucun network  américain n'a choisi de retenter l'expérience. « Je ne sais pas pourquoi il s'est passé autant de temps entre les deux séries, nous explique Nahnatchka Khan, créatrice et productrice exécutive de Fresh off the Boat (diffusée en France sur 6ter). J'aime me dire que pendant ces vingt ans, beaucoup de gens ont travaillé dans l'ombre. Grâce à eux, quand nous avons tourné notre pilote, le studio et la chaîne étaient très enthousiastes et ont soutenu notre projet. Nous avons tous eu l'impression qu'il était temps de le faire. » La série, qui raconte avec beaucoup d'humour le quotidien d'Eddie, seul asiatique de son collège, a rencontré le succès dès la diffusion de son premier épisode le 4 février 2015. Déjà renouvelée pour quatre saisons, Fresh off the Boat a séduit la presse et les spectateurs, raflant des nominations aux Critic's Choice Television Awards (prestigieuse récompense américaine).

Pourtant, pendant deux décennies, les personnages asiatiques sont restés au second plan. Voilà le constat que dresse l'étude Tokens on the Small Screen , menée par six universitaires aux États-Unis et rendue publique en septembre 2017. Elle relève la présence des personnages «  AAPI  » ( Asian American / Pacific Islanders ) dans 242 séries entre 2006 et 2016. Les résultats sont formels : 70% des personnages récurrents sont blancs alors que seuls 4% sont asiatiques. En France, le Conseil supérieur de l’audiovisuel dresse aussi le constat d'une représentation insuffisante des minorités. Le «  baromètre de la diversité  », qui informe sur la perception de la diversité à la télévision française, montre une proportion de personnes perçues comme non-blanches dans la fiction qui peine à dépasser 23% en 2017, contre 17% en 2015. Ce chiffre est majoritairement dû à la diffusion de fictions américaines. Il baisse à 20% lorsque l'on étudie uniquement les séries françaises. Le constat est par ailleurs le même dans l'étude Tokens on the Small Screen : 83% des personnages principaux sont perçus comme blancs.

Si l'on pense à Glenn Rhee, le courageux survivant de The Walking Dead, à Cristina Yang, la meilleure amie de Meredith dans Grey's Anatomy, à Ling Woo, l'avocate froide et calculatrice de Ally McBeal, à Tina Cohen-Chang, la timide chanteuse de Glee ou au très problématique Han Lee, le patron du restaurant où travaille les deux héroïnes de Two Broke Girls, les personnages asiatiques tiennent rarement le premier rôle dans les fictions récentes. Christina B. Chin, professeure assistante à l'Université d'État de Californie à Fullerton et co-autrice de l'étude Tokens on the Small Screen note que ces éternels rôles d'amis ou de collègues du héros posent problème. « Souvent, nous ignorons tout de la vie personnelle des personnages asiatiques, explique-t-elle. Nous ne connaissons pas leurs familles, nous ne les voyons pas dans des relations romantiques. Or ce sont ces détails qui permettent aux spectateurs de s'attacher aux personnages. »

Du Chinatown de Washingthon D.C. à Orlando en Floride, les Huangs vont devoir trouver leur place. (Crédit : 2015 American Broadcasting Companies.)

Christina Lefebvre, qui a soutenu un mémoire à l'Université Paris 3 sous la direction de Jamil Dakhlia sur la représentation des personnages asiatiques dans les séries américaines, développe : «  On les retrouve souvent dans des domaines comme les maths, la science, le domaine médical ou le domaine policier. Cela induit des genres spécifiques où l'accent est mis sur la sphère professionnelle ». Pour Nahnatchka Khan, avoir des personnages asiatiques récurrents dans une série permet d'inverser la tendance. « Dans notre série Fresh off the Boat, les personnages principaux ne sont pas simplement les meilleurs amis ou les collègues du héros. Quand on raconte des histoires de leur point de vue, on peut rendre ces personnages plus complexes, on peut aller en profondeur. Ils deviennent alors le prisme par lequel nous voyons le monde. » Leurs problèmes amicaux ou sentimentaux deviennent une part importante du récit. Isolés, sérieux, fous de travail... Ce ne sont qu'une partie des stéréotypes liés à ces personnages. L'étude Tokens on the Small Screen en cite d'autres : la « minorité modèle », les femmes exoticisées, l'étranger avec un fort accent... Les universitaires épinglent par exemple le personnage de la série Silicon Valley (diffusée sur Canal+) Jian-Yang, le développeur qui fait partie du même incubateur d'entreprise que les héros, qui parle très mal anglais et s'avère particulièrement calculateur.

«  On ignore tout de la vie personnelle des personnages asiatiques. On ne connaît pas leurs familles, on ne les voit pas dans des relations romantiques. Or ce sont ces détails qui permettent aux spectateurs de s'attacher aux personnages  » - Christina B. Chin, co-autrice de l'étude américaine sur la présence d'Asian Americans dans les séries. 

« L'un des stéréotypes qui colle à la peau des personnages asiatiques est celui de l'éternel étranger, nous explique Christina B. Chin. On leur fait utiliser un mauvais anglais ou on les affuble d'un fort accent. Cela donne l'impression qu'ils ne sont pas des citoyens américains mais qu'ils seront toujours des étrangers. » Le baromètre de la diversité du CSA tend aussi à montrer que les personnages non-blancs sont souvent représentés dans des activités « illégales, marginales, en situation de précarité » ou dans des «  rôles à connotation négative ». « Dans le cas des personnages asiatiques, on retrouve souvent le cliché du « méchant », du « fourbe », note Christina Lefebvre. On peut penser à Ben Chang dans Community, qui décide dès la saison 2 de la série de détruire l'établissement où étudient les héros. Il passe de loser à génie du mal. »

Dans son mémoire, elle a aussi étudié l'idée de la « minorité modèle », au travers de l'omniprésence de personnages asiatiques surdiplômés. « Cela induit une sorte de froideur robotique », conclut-elle. Lucy Liu, qui a joué le personnage de Ling Woo dans Ally McBeal, a souvent regretté d'avoir incarné ce cliché de la «  dragon lady  » : une femme forte, froide, brillante mais à qui il ne faut surtout pas faire confiance. Les hommes, quant à eux, sont souvent représentés comme émasculés. Le pire exemple étant le personnage d'Han dans Two Broke Girls, qui cumule tous les stéréotypes : celui de l'éternel étranger, dépourvu de toute virilité, dont il faut se méfier. Quand on sait qu'il n'y a souvent qu'un personnage asiatique dans les séries, la représentation est d'autant plus importante. «  J'ai grandi avec Hélène et les Garçons, Premier baiser, Beverly Hills... se souvient Grace Ly, à l'origine de la websérie Ça reste entre nous. Il n'y avait jamais d'Asiatiques. Plus tard, quand il y en a eu un ou deux, ils avaient toujours des rôles stéréotypés. Cela renforçait le sentiment que l'on avait d'être mis dans une case. »

« Je ne fais pas partie de ceux qui revendiquent une série au casting 100% asiatique. Il me semblerait plus pertinent d'introduire des personnages nuancés et justes qui, progressivement, trouveront leur place dans l'imaginaire français », Quoc Dan Tran, scénariste. 

Cette sous-représentation renforce l'idée que la communauté asiatique serait une « minorité invisible ». « Nous restons très minoritaires dans la population américaine, explique Li Lai, fondatrice du site Mediaversity, qui note les films selon leur représentation des minorités sexuelles et raciales. Les Asiatiques représentent 6% de la population aux États-Unis. Les vagues d'immigration successives n'ont pas aidé. Quand les Américains, ou les Français, nous voient comme des étrangers, ils oublient trop rapidement ceux qui sont là depuis des décennies, voire des siècles. » Ils rendent ainsi une population très installée totalement invisible. Pour le scénariste français Quoc Dang Tran, qui a travaillé sur des séries comme Dix pour cent, Kaboul Kitchen, Le bureau des légendes ou Nox, la question est différente en France. « Au risque de ne pas me faire beaucoup d'amis, explique-t-il, je trouve assez logique que nous soyons considérés comme invisibles : nous ne sommes pas simplement une minorité, nous sommes une ultra-minorité. »

Dans The Walking Dead, Glenn Rhee est l'ami intrépide du héros. (Crédit : AMC.)

Tandis qu’aux États-Unis les Asian-Americans représentent 6% de la population - soit près de 20 millions d’individus-, en France nous sommes moins d’un million – soit à peine 1,5% de la population. » Quelle serait alors la solution pour une meilleure visibilité ? Pour le scénariste : « C'est à nous de faire le travail, de nous distinguer dans les domaines où nous sommes présents ». « Je ne fais pas partie de ceux qui revendiquent une série au casting 100% asiatique, continue-t-il. Il me semblerait plus pertinent d'introduire des personnages nuancés et justes qui, progressivement, trouveront leur place dans l'imaginaire français ».

Grace Ly pense quant à elle que la France doit sortir d'une culture du mainstream qui a tendance à voir l'expérience blanche comme universelle. C'est ce qu'elle a voulu faire avec sa websérie Ça reste entre nous, qui met en scène des conversations entre un groupe d'Asiatiques autour de problématiques universelles. « Il est difficile de proposer quelque chose d'alternatif, explique-t-elle. Je n'ai pas eu de refus catégorique de chaînes pour la série, mais on m'a clairement dit que c'était le genre de choses qui n'intéressait pas la télévision française. » Une plus grande diversité au niveau des chaînes, des producteurs et des scénaristes ouvrirait certainement la porte à de nouveaux récits. «  Aujourd'hui, la grande majorité des scénaristes français sont blancs caucasiens, constate Quoc Dang Tran. Je trouve qu’il est difficile de leur reprocher de ne pas aborder plus souvent le sujet des minorités ethniques qu’ils connaissent peu, ou si mal. »


Brillante chirurgienne et meilleure amie de l'héroïne de Grey's Anatomy,
Cristina Yang a participé aux onze premières saisons de la série. (Crédit : AMC.)

Li Lai nous explique qu'une plus grande diversité répondrait aussi à une forte volonté du public. « Une étude de l'Université de Californie à Los Angeles montre que ces cinq dernières années, les films qui ont le mieux marché ont un casting comprenant 41 à 50% de personnages non-blancs  » constate-t-elle. Aux États-Unis, des sites comme Mediaversity et des initiatives comme Media Matters for America surveillent la Brillante chirurgienne et meilleure amie de l'héroïne de Grey's Anatomy, Cristina Yang a participé aux onze premières saisons de la série. « Je ne fais pas partie de ceux qui revendiquent une série au casting 100% asiatique. Il me semblerait plus pertinent d'introduire des personnages nuancés et justes qui, progressivement, trouveront leur place dans l'imaginaire français », Quoc Dan Tran, scénariste. diversité et la représentation dans les médias et agissent pour tenter de faire bouger les choses. « Là-bas, il y a une vigilance civique, comme à l'époque des droits civiques, note Mémona Hintermann, en charge des questions de diversité au CSA. Media Matters a par exemple 70 personnes qui scrutent les programmes et qui appellent les télévisions pour leur dire ce qui ne va pas. »
En France, les initiatives restent plus frileuses. « On continue à penser que la France est universaliste, qu'elle ne voit pas la couleur de peau », se désole Grace Ly. Avec le succès des quatre saisons de Fresh off the Boat et sa diffusion en France, la télévision serait-elle enfin prête à diversifier ses points de vue ? « [Des shows comme Fresh off the Boat] sont comme des signaux envoyés aux producteurs et aux chaînes, montrant que ces séries peuvent fonctionner auprès du public et de la critique, explique Christina B. Chin. Peut-être qu'à l'avenir ils se diront que les spectateurs peuvent très bien s'identifier à un personnage asiatique. » Mémona Hintermann trouve aussi que les choses avancent dans la bonne direction en France. « Takis Candilis, le numéro 2 de France Télévision, m'a certifié qu'il allait s'attaquer à ces problématiques » nous assure-t-elle. À l'heure où la jeune génération se tourne vers les plateformes de streaming légales et boude facilement la télévision, réagir est de l'ordre de l'instinct de survie. « Ils se rendent bien compte que c'est un vecteur de plus pour que les programmes de France Télévision soient d'avantage regardés » continue Mémona Hintermann. La série Plus belle la vie, diffusée sur France 3, a par exemple intégré à son casting un personnage interprété par l'ancienne candidate de The Voice Diem Nguyen. « Je trouve que les choses avancent, note Nahnatchka Khan. Plus nous aurons de personnages asiatiques à la télévision, plus nous verrons d'histoires différentes. » Des histoires qu'il est largement temps de découvrir. 

Cet article a été publié dans Koï #5, disponible en ligne.


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