Vietnam-sur-Lot : le Cafi en héritage

reportage

Chaque été, quelques centaines de personnes se retrouvent dans le village de Sainte-Livrade-sur-Lot (47) pour se recueillir, partager des offrandes, manger vietnamien, jouer à la pétanque et surtout, se souvenir d'un lieu et d'une histoire commune : le Cafi. Un sigle obscur qui symbolise un pan aussi méconnu qu'important de l'histoire de la communauté vietnamienne de France. À partir de 1956, 1 211 rapatriés évacués à la hâte d'Indochine ont débarqué dans ce Centre d’accueil des Français d'Indochine. Parmi eux, certains sont des serviteurs autochtones de l'État français, qui ne peuvent rester au Vietnam car accusés de traîtrise. Certaines sont des mères indochinoises — souvent épouses ou compagnes de militaires — accompagnées de leurs enfants métis. Tous vivront dans les trente-quatre baraquements rudimentaires de l'ancien camp militaire de Sainte-Livrade : briques et toits de tôle, sans isolation ni eau chaude, toilettes à l'extérieur et communes à deux habitations. Une précarité qui durera plus de cinquante ans. Depuis 2014, les derniers bâtiments ont fait place à un nouveau lotissement mais les enfants qui y ont grandi se battent pour que vive le souvenir du Cafi. Le nouveau quartier porte toujours le même nom et des «  stèles de la mémoire  » ont été inaugurées. Surtout, chaque année, du 11 au 15 août, la fête traditionnelle du Cafi rassemble toutes les générations qui y sont rattachées. Alix Bayle et Yong Chim sont allés faire des portraits de ces familles, devant l'ancien emplacement de leur baraquement devenu jardin, garage ou pavillon. Leur visage et leurs paroles racontent.
Famille Gasparini, emplacement W9. Jacqueline (deuxième à gauche) a peu vécu au Cafi mais l'ancien camp reste central dans son histoire : «  C'est là où ma mère a vécu  », Trin Ti Mao. Elle en conserve un souvenir heureux : «  Notre mère a tout sacrifié pour ses enfants en venant ici et elle nous a appris à être satisfaits de ce qu'on avait. Mon seul regret est que la rénovation soit arrivée trop tard ; nos parents ont beaucoup donné et ils méritaient mieux  ».
Famille Vandjour, emplacement S1. Jean (à gauche), Med (deuxième à gauche) et Albert (deuxième à droite) font partie d'une fratrie de dix enfants. Ce dernier avait quinze ans à son arrivée au camp et s'interroge encore : «  Le Cafi, comme la colonisation, est-ce une chance ou une malchance ? C'est une histoire lourde à porter mais aussi une plus-value  ; nous sommes entre les deux  ».
Famille Apostoli, emplacement R12. Quand les Apostoli nous parlent du Cafi, les avis divergent : «  On était heureux ici, on n'a pas connu la pauvreté !  » «  Ah bah si arrête, vous étiez trop petits pour vous souvenir mais on avait faim !  » Mais tous sont d'accords : «  Au Cafi, on revient pour se ressourcer, parce qu'on a besoin de la famille. D'ailleurs, beaucoup reviennent pour la retraite  ».
Famille Sinnouretty, emplacement E1. «  Le Cafi est le lieu d'ancrage pour tous ceux qui y sont passés, c'est mon Vietnam à moi  », glisse Nina (deuxième à gauche), très occupée par l'organisation de ces retrouvailles annuelles. Avec d'autres enfants du Cafi, elle a créé le Collectif des Eurasiens pour la Préservation du Cafi (CEP-Cafi) en 2004, pour transmettre leur histoire à ceux qui ne la connaissent pas : «  Nos parents se sont tus car ils étaient traumatisés et malheureux  ».
Ce portfolio a été publié dans Koï #13, disponible en ligne.

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