Vers une reconnaissance de la médecine traditionnelle chinoise ?

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Au-delà du phénomène de « mode » provoqué en France, elle offre une réelle complémentarité à la médecine dite conventionnelle. Plusieurs acteurs : praticiens, centres hospitaliers, parlementaires tentent de lui trouver un cadre afin qu’elle puisse s’exercer pleinement et en sécurité. Quels freins ? Quelles attentes ? Loin des clichés, nous nous sommes penchés sur cette alternative préventive et son évolution vers un cadre légal.

Au mois d’octobre, les premières assises nationales des médecines conventionnelles et chinoises se sont tenues à Lyon, sous l’impulsion de la DIRMéCh, Délégation pour l’Intégration et la Reconnaissance de la Médecine Chinoise. « Les deux écoles se sont retrouvées pour échanger autour de questionnements sur l’intégration et le travail commun, raconte Morgane Hanechi, à la tête de cette délégation. Il y a eu des échanges, parfois même houleux, mais les tables rondes ont trouvé des consensus. » Le pari de réunir deux professions, dont l’une n’est pas reconnue par la seconde, n’était pas gagné. Les tables portant sur l’éthique et la déontologie ont engendré pas mal de discussions. « Avant de lancer une profession et de la légaliser, il est normal de se poser la question de la place de chacun, de la déontologie avec le patient et des normes de formation dont il faut tenir compte », précise Morgane Hanechi.
Le but de ces assises était en effet de créer un dialogue, pour aller vers la reconnaissance et l’intégration de la médecine traditionnelle chinoise en France. Aujourd’hui, si l’acupuncture est reconnue et enseignée, il n’en est pas de même pour les autres facettes de cette médecine ancestrale. Buon Tan, député La République En Marche !, investi dans cette reconnaissance depuis des années, est lucide : « Ceux qui ont été à l’école de la médecine occidentale ne comprennent pas la médecine orientale. Nous avons souvent peur de ce que nous ne connaissons pas, c’est pour cela que nous bataillons ». En 2008, alors adjoint au maire du treizième arrondissement de Paris, il souhaitait déjà ouvrir le premier centre de soin de « MTC » (médecine traditionnelle chinoise). « Très rapidement, je me suis aperçu que je ne pouvais pas le faire dans le temps qui m’était imparti ; il faut huit à dix ans pour réaliser cela. Alors nous avons fait autrement. Je me suis tourné vers l’APHP et plein de petites choses se sont mises en place, pas forcément coordonnées, parfois en doublon, sans démarche réelle ni pilotée », explique le député. Le Professeur Alain Baumelou, responsable du Centre Intégré de Médecine Chinoise des Hôpitaux Universitaires Pitié Salpêtrière – Charles Foix témoigne de ces premières réflexions sur les médecines non-conventionnelles. Il y voit une ouverture sur une culture et une médecine « fondamentalement différente, qui a supporté les soins pendant plusieurs millénaires ». Car la médecine traditionnelle chinoise ne s’arrête pas à l’acupuncture ou aux peaux de serpent. Elle comprend également les techniques dites corps-esprit, avec le tai chi ou le qi gong, assimilées à la méditation, dont les bienfaits ont été prouvés scientifiquement. Le massage chinois s’y retrouve lui aussi, utilisé en France par certains kinésithérapeutes, dans une démarche globale.

« Ceux qui ont été à l’école de la médecine occidentale ne comprennent pas la médecine orientale. Nous avons souvent peur de ce que nous ne connaissons pas, c’est pour cela que nous bataillons »

Quelles différences avec la médecine conventionnelle ?

« En médecine occidentale, on traite les symptômes et on isole les sources et disfonctionnements un par un. On peut dire grosso modo que nous traitons chaque symptôme par une molécule. Dans la MTC, on traite une harmonie d’ensemble. C’est une approche totalement différente, que l’on retrouve dans les médicaments chinois. Lorsque nous avons une décoction de dix ou vingt plantes, minéraux ou animaux que l’on a fait bouillir, nous la consommons dans son intégralité », résume Buon Tan, qui a bénéficié de ces médicaments durant toute son enfance. Il détaille les différentes applications d’une telle médecine : « Lorsque l’on parle de pratique, en France, nous avons la kinésithérapie, en Chine, il y a le tai chi ou le qi gong. Il existe également la médecine préventive, que l’on retrouve jusque dans la cuisine. Selon le temps, s’il fait humide ou froid, on va vous dire qu’il faut manger telle soupe, que l’été il ne faut pas manger tel fruit, etc. » Morgane Hanechi, praticienne depuis dix ans, va plus loin dans ces explications. Elle prend en exemple une personne colérique, uniquement reconnue comme telle en médecine occidentale, alors que cette colère peut être liée à plusieurs organes selon la médecine traditionnelle chinoise. « On ne s’attache pas au symptôme : la colère, mais à sa racine, à l’organe concerné, précise-t-elle. On peut passer par l’acupuncture, largement démocratisée, le tui na, massage chinois ou les remèdes traditionnels, en prescrivant une formule adaptée à la situation ici et maintenant, prenant en compte l’aspect psychocorporel. » Le remède à cette colère peut ainsi venir d’une décoction, formulée en fonction du patient, de son environnement et de tout un tas de facteurs ponctuels à prendre en considération. Cela demande évidement une grande maîtrise de son sujet et c’est là tout le débat : comment encadrer cette médecine traditionnelle chinoise ?

Plusieurs propositions de lois à venir

Au cœur de l’hôpital Pitié-Salpêtrière à Paris, le Professeur Baumelou travaille sur les addictions grâce aux techniques corps-esprit, en gynécologie obstétrique avec l’acupuncture (seule pratique enseignée et reconnue en France), en neurologie à l’aide du tai chi, mais également sur l’obésité ou la pédopsychiatrie. « Il n’y a qu’un seul domaine avec lequel nous avons de la difficulté : celui des plantes, à cause de l’importation. Nous avons un essai clinique multi centrique en Chine, avec nos partenaires, qui porte sur l’utilisation d’une plante dans la maladie rénale du diabète, afin de voir si cette plante peut agir dans l’évolution de l’insuffisance rénale. » Mais bien que le centre soit intégré à l’hôpital, le plafond de verre subsiste ; y développer le soin semble être un parcours du combattant, tant les chefs de services refusent de s’amputer de ces activités, alors que le milieu hospitalier tire la langue sur le plan économique et financier. Alain Baumelou le reconnait : « Le centre a été accepté parce qu’il reste discret et a mis la recherche clinique en première place, avant de développer le soin. Je pense que l’évolution se fera doucement ». Une réflexion partagée par le député LREM, plus impatient : « Je trouve que ça n’avance pas assez vite. Je souhaite déposer une proposition de loi en 2018, en la découpant en plusieurs étapes. Il sera plus facile de faire accepter les pratiques corporelles liées à la MTC que les médicaments chinois type décoction ». La question de la prise en charge par l’assurance maladie reste en suspend. « Si on veut ouvrir la MTC à un plus large public, il va falloir que ce soit pris en charge, sinon beaucoup de gens ne pourront pas y accéder », confirme Buon Tan. En parallèle, un autre parlementaire prépare également une proposition de loi : le sénateur Les Républicains Michel Forissier. Un projet soutenu par Morgane Hanechi, dont le but premier est de normaliser les cursus de formation. « Ils sont aujourd’hui très éclectiques, explique-t-elle. Nous voulons labelliser les praticiens et mettre en place des codes déontologiques et éthiques. » En effet, aujourd’hui certaines écoles proposent des formations de 200 heures alors que d’autres voient leur offre grimper à 6 000 heures. Pour la praticienne, il faut trouver un juste milieu entre ceux qui ne sont pas compétents et ceux qui excellent, car la demande du public est forte. « Lorsqu’une émission parle de ce type de médecine, l’audimat explose. Il y a une reconnaissance de fait » et le besoin d’encadrement est primordial, « car toute dérive est néfaste pour nous aussi », dit-elle.

« Si on veut ouvrir la médecine traditionnelle chinoise à un plus large public, il va falloir que ce soit pris en charge, sinon beaucoup de gens ne pourront pas y accéder »
Buon Tan, député LREM

Des évolutions du côté des professionnels conventionnels

« Le corps universitaire se rend compte que notre enseignement académique ne parle pas du tout des autres médecines. Elles ne sont peut être pas étayées de la même manière, mais c’est peut être un jugement rapide que de ne pas ouvrir l’esprit de nos étudiants à ces autres médecines, car 50% de leur patients vont aller chez l’ostéopathe, faire du mind fullness [méditation de pleine conscience, ndlr], du qi gong », constate le Professeur Baulemou. En deuxième année de médecine, huit heures d’enseignement ont été mises en place et dix heures supplémentaires d’enseignement sont proposées aux étudiants motivés, notamment sur les techniques corps-esprit. Des cursus enseignés à Paris, Lyon, Montpellier, Lille, Strasbourg, etc. Car l’intégration des médecines non-conventionnelles ne se fera pas sans une ouverture de l’enseignement. « On ne travaille pas pour demain, mais pour après demain, vient appuyer Buon Tan. Si nous arrivons à donner des connaissances premières sur la MTC aux futurs médecins, ceux-là ne seront pas un frein, comme le sont pour beaucoup les médecins d’aujourd’hui. Et parmi ces futurs médecins, certains continueront peut être à s’y intéresser et à aller vers de vraies formations en MTC. »
Après le corps universitaire, ce sera aux législateurs de se pencher sur cette question épineuse, avec des propositions de loi qui devraient voir le jour courant 2018. « Ce qui frappe le plus c’est que pour le développement d’une réflexion, il faut des instances réglementaires. Et il n’y en a aucune, soupire Alain Baumelou. S’il n’y a pas de bureau des médecines non-conventionnelles au ministère de la Santé qui essaye de développer la recherche clinique, l’enseignement et éventuellement le soin, vous pouvez toujours ramer et rien ne se passe. » Le règlement permettrait en effet d’avoir un recueil d’informations sur la sécurité, mais également de définir les bonnes indications médicales dans la poursuite de ces procédures, aussi bien dans les techniques corps-esprit que dans l’application de la MTC dans la nutrition. En mars 2014, dans une déclaration commune des présidents François Hollande et Xi Jinping, un accent particulier était porté sur l’échange et la coopération des deux pays dans le domaine de la médecine traditionnelle chinoise. Les politiques actuels poursuivront-ils ces efforts ?

Ce reportage a été publié dans Koï #3, disponible en ligne.


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