Guerres mondiales : l’aide précieuse des Chinois et Indochinois

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Ils font partie des « oubliés ». Après avoir traversé le globe, ces hommes ont prêté main-forte comme tirailleurs ou travailleurs et ainsi participé à l’effort de deux guerres qui ne les concernaient qu’à peine. Certains sont morts en chemin ou sur les champs de bataille. D’autres ont choisi de rester et sont ainsi à l’origine des premières communautés chinoises et vietnamiennes de France. Nous vous racontons leur histoire.
[Texte : Cécile Collette et Julie Hamaïde. Photo principale : © Chatham House]

Pas une ligne. Malgré les heures de programme scolaire dédiées à la Première Guerre mondiale, pas un mot n’est accordé aux travailleurs chinois ou indochinois qui ont prêté main-forte à la France durant ses heures critiques. Pourtant, en août 1916, les premières recrues venues de Chine débarquent à Marseille. Certaines arrivent directement du Shandong et du Hebei (à l’est de la Chine) ou du Hubei (au centre) en bateau — ils s’entassent dans les cales —, d’autres passent secrètement par le Canada. En tout, ils sont près de 140 000 hommes intégrés par les Anglais et les Français du côté des Alliés.

Sur place, ils creusent des tranchées, intègrent des usines de ciment, réparent et entretiennent des chars ou des bâtiments, transportent des vivres et du matériel.

Le recrutement est rude : lavage, rasage, uniforme et bracelet avec numéro de série obligatoires. Certains meurent de froid dans les trains avant même de toucher le sol européen. La plupart d’entre eux est illettrée, a signé un contrat d’une durée de trois à cinq ans, dix heures par jour, sept jours sur sept, avec un salaire quotidien de cinq francs auquel sont soustraits les repas, le logement, les frais d’habillement et d’assurance maladie. Une partie de leurs salaires mensuels, collectés par Huimin Company, revient à leurs familles, restées en Chine.


© Shutterstock - Everett Collection

Sur place, ils creusent des tranchées, intègrent des usines de ciment, réparent et entretiennent des chars ou des bâtiments, transportent des vivres et du matériel. Ils sont regroupés par centaines, avec un ou deux interprètes par groupe leur permettant d’écrire des lettres à leurs familles. Outre les missives, ces dernières n’ont d’autres nouvelles que l’arrêt brutal du versement mensuel, signe de mort.

Une maigre mémoire française pour les travailleurs chinois

Comme les soldats autour d’eux, beaucoup sont victimes de bombardements ou tués par des tireurs d’élite, incapables de distinguer les travailleurs civils des soldats alliés. À la fin de la guerre, ils collectent les bombes et les douilles, travaillent dans les usines et le déminage. Ye Xingqiu, historien et coauteur du livre Les travailleurs chinois pendant la Première Guerre mondiale (éd. Pacifica, 2010), a recueilli la parole d’anciens ouvriers chinois et de leurs descendants. Un travailleur, Chen Weixin, se souvient : « Le travail était extrêmement dur ! Tous les jours nous partions au front creuser des tranchées [...] et tout homme qui mourait n’avait droit qu’à une bien maigre sépulture, un trou creusé à la hâte avec une croix dessus. C’était bien triste à voir ! C’étaient mes compatriotes, et ils avaient fait tout ce chemin en Europe pour périr ainsi. »

Quelques-uns ont été enterrés en France, notamment à Noyelles-sur-Mer (80) où un cimetière comptant 838 tombes est dédié aux travailleurs chinois. D’autres se sont retrouvés à Bailleul (59), Sangatte (62) ou Ayette (62), dans l’un des 56 cimetières dénombrés par l’historien. Les survivants sont rentrés en Chine, hormis quelques-uns. Environ 2 000 à 3 000 sont restés en France, où ils ont intégré une micro communauté chinoise qui servira de foyer intellectuel à des personnalités telles que Deng Xiaoping.

En 1988, une plaque de bronze fut apposée rue de Chalon, près de la Gare de Lyon à Paris, avant qu’un monument en leur mémoire ne soit dévoilé, dix ans plus tard, au parc Baudricourt dans le 13e arrondissement de la capitale. Depuis 2018, sur le parvis de cette même gare se tient une statue de plus de deux mètres à  l’image de ces travailleurs oubliés des livres d’histoire que l’Association des jeunes Chinois de France tente d’honorer à travers un pôle consacré au travail de mémoire.

Cet article est à lire en version intégrale dans Koï #21, disponible en ligne ou en kiosque.


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