Covid-19 : la double peine des commerces et restaurants asiatiques

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Contraints de s’adapter aux mesures de sécurité pour éviter la propagation du virus comme partout en France, les boutiques et restaurants de produits asiatiques ont subi une stigmatisation pré-confinement faisant parfois chuter leur fréquentation jusqu’à la fermeture, avant même les recommandations du gouvernement.
[Illustration : Corona Borealis Studio]

Claude Hu, Français de 35 ans de parents chinois, a fermé son établissement Yummy Asian Food le 11 mars, trois jours avant le discours du Premier ministre Édouard Philippe demandant à tous les restaurants et les bars de baisser le rideau pour endiguer l’épidémie de Covid-19. « Nous avions déjà perdu 50 % de notre chiffre d’affaire avec les grèves de décembre, puis 40 % depuis l’arrivée du coronavirus en janvier, alors qu’il n’y avait que 5 ou 10 cas dans toute la France », rapporte-t-il.

« Nous avons fait les calculs. Nous perdions plus d’argent en restant ouvert qu’en fermant. Nous étions en train de creuser notre tombe. »

La raison ? « Le racisme exacerbé envers les Asiatiques et la stigmatisation des Chinois. Les gens ne venaient plus. Un client m’a envoyé un email pour me demander si c’était dangereux de venir manger dans mon restaurant. » 

« Nous avons fait les calculs, poursuit-il. Nous perdions plus d’argent en restant ouvert qu’en fermant. Nous étions en train de creuser notre tombe. Les restaurants traditionnels se sont refait une trésorerie pendant deux mois après les grèves. Nous, nous n’avons pas réussi.» L’entrepreneur doit alors mettre en chômage technique ses 18 employés et fermer son restaurant-buffet habituellement très fréquenté en face de la Gare de l’Est à Paris.

 

Cette stigmatisation des Asiatiques en France se reporte aussi sur les épiceries exotiques, bien que la majorité des clients, eux-mêmes originaires d’Asie, reste fidèle. « Nous avons eu deux jours [fin janvier] où, c’est vrai, nous avons vu moins de monde et constaté une petite baisse d’activité », racontait Lan, salariée de l’enseigne Paris Store à Roubaix à nos confrères de La Voix du Nord début février.

Désertion dans le 13e

La baisse de fréquentation est plus visible dans le 13e arrondissement de Paris où s’est installé un quartier asiatique depuis les années 1970. Wai Minh Ha, président de l’association Entreprises 13 qui regroupe les commerçants du quartier indique : « Nous n’avons pas eu de répit contrairement aux autres commerces non asiatiques. Nous avons aussi eu l’annulation du défilé du Nouvel An lunaire, avec un manque à gagner supplémentaire, entre 15 et 20 % du chiffre d’affaire annuel sur un weekend ».

Dans ce quartier, la désertion se fait sentir et le confinement est un coup de massue. « Ça a été dur à encaisser. Nous avons appris par des clients, à 20h, que le Premier ministre demandait la fermeture des restaurants à minuit. Les restaurateurs n’ont pas eu l’information directement, ça a été un choc psychologique monumental. » 

Vers des fermetures en chaîne ?

Depuis le confinement, l’État a mis en place plusieurs mesures : renforcement du chômage partiel, délais de paiement d’échéances sociales ou fiscales, remises d’impôts directs sur examen individualisé, report du paiement des loyers, factures d'eau, de gaz et d’électricité pour les TPE, aide de 1 500 € pour les plus petites entreprises des secteurs les plus touchés, soutien de la Banque de France… « Ça va dans le bon sens, indique Wai Ming Ha, même si évidemment on pense que ce n’est jamais assez. Les commerces asiatiques n’ont pas eu de support complémentaire, comme espéré et demandé à la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances Agnès Pannier-Runacher.


Rencontre, le 11 mars, entre Agnès Pannier-Runacher et quelques commerçants asiatiques, dans le 13e arrondissement de Paris. 

Claude Hu a déclenché les procédures : « J’ai fait une demande de report des charges URSSAF, de l’IS, du loyer, du crédit du fond de commerce… Ça n’a pas encore été accordé ». Dans le 13e arrondissement de Paris, de plus en plus de commerces alimentaires ferment. « Il y a moins de clientèle, les charges s’accumulent et la gestion du personnel est compliquée. Les salariés ont peur de venir travailler. » Comme partout en France, les entreprises adaptent leurs horaires, mettent en place des protections pour leurs clients et leurs personnels.

« L’avenir est incertain. J’ai peur que les gens ne reviennent pas tellement on a rabâché que le virus est chinois… »

Cette double peine, stigmatisation puis confinement, aura-t-elle raison de ces commerces souvent de petite taille et familiaux ? « Personne n’en parle. Tout le monde attend la fin de la crise pour voir venir. Les mesures vont dans le bon sens mais ne suffiront pas pour beaucoup de petites entreprises », s’inquiète le président de l’association Entreprises 13.

Pour Claude Hu, pas question de fermer définitivement. « J’ai des employés, c’est sûr que je vais rouvrir le restaurant. Il faudra remonter la pente. L’avenir est incertain. J’ai peur que les gens ne reviennent pas tellement on a rabâché que le virus est chinois… Je suis sûr que des petits restaurants fermeront. »

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