À quoi servent les musées d’arts asiatiques en France ?

reflexions

Ce sont sans doute les meilleures vitrines vers l’Asie. Riches de milliers d’années d’histoire, les musées d’arts asiatiques sont des invitations à la découverte et à l’ouverture. Mais au-delà de leur capacité à nous faire voyager, ces collections ont une dimension politique parfois oubliée. Semblables à des ponts jetés entre l’Occident et l’Orient, elles sont aussi un témoignage de l’histoire commune qui les relie, un écho à l’identité des communautés asiatiques établies en France et des lieux hautement symboliques où se nouent les relations diplomatiques.
[Texte : Sophie Kloetzli. Photo principale : © Musée de Nice - Photo : H.Lagarde]

Musées Guimet et Cernuschi à Paris, musées des Arts asiatiques à Nice et à Toulon, musée Asiatica à Biarritz, musée des Arts de l’Asie et de l’Égypte antique à Toulouse, sans oublier les collections Asie du musée du quai Branly – Jacques Chirac et du musée des Confluences à Lyon... Les portes d’entrée vers les civilisations et les cultures asiatiques ne manquent pas sur le territoire français. Avec la particularité d’offrir une vision d’ensemble de ce continent lointain. « En Asie, il y a de très grands musées mais à quelques exceptions près, vous allez voir en Chine des collections d’art chinois et en Inde, des collections d’art indien. Au musée Guimet en revanche, on peut avoir un aperçu à peu près complet de ces grandes civilisations », indique Vincent Lefèvre, directeur de la conservation et des collections du musée national des Arts asiatiques – Guimet.

 

 

Directeur du musée Cernuschi – musée des Arts de l’Asie de la Ville de Paris, Éric Lefebvre observe de son côté que « souvent, en Asie, le public a accès à des musées très vastes mais qui n’ont pas forcément cette ouverture sur d’autres pays de cette région du monde ». Or, c’est précisément l’objectif de cette institution parisienne, lieu de référence sur l’art de la Chine, que de mettre en lumière les échanges artistiques qui unissent l’empire du Milieu au Japon, à la Corée et au Vietnam ». Nous avons par exemple une vitrine dédiée à la céramique bleue et blanche où nous avons placé des objets coréens, vietnamiens, chinois et japonais », illustre-t-il.

© Musée Guimet, MNAAG, Paris - Photo : Thierry Ollivier. 

Au musée Guimet, tout comme au musée départemental des Arts asiatiques à Nice (MAA), le fil rouge des collections est le bouddhisme, identifié comme le dénominateur commun de toutes ces civilisations. Une vision présente dès les premières missions d’Émile Guimet, le collectionneur à l’origine de l’établissement éponyme inauguré en 1889 : « En 1876, il s’est rendu au Japon et a ramené un certain nombre de sculptures dans un esprit essentiellement iconographique, pour représenter la variété de l’iconographie du bouddhisme japonais », précise le directeur des collections en rappelant que le musée était à l’origine dédié aux religions de l’Égypte, de l’Antiquité classique et des pays d’Asie.

Une initiation aux fondamentaux des civilisations asiatiques

À travers leur fonction de transmission, qui implique des partis pris dans le choix des expositions temporaires et la muséographie, ces établissements diffusent chacun à leur manière une certaine image de l’Asie. «  Il est de notre rôle, puisque nous sommes une institution publique, de donner une importance réelle à la diffusion du savoir, des découvertes récentes.  Il faut trouver un équilibre entre les sujets un peu faciles et attendus et les sujets plus pointus, sachant que cela peut avoir des implications en termes de fréquentation  », souligne Vincent Lefèvre. Même son de cloche au MAA à Nice, dont les sujets phares sont «  les samouraïs, les estampes japonaises, le premier empereur de Chine... Ce sont des choses ancrées dans l’imaginaire commun  », explique son directeur, Adrien Bossard. 

« S’il peut y avoir encore aujourd’hui une part d’exotisme dans notre premier rapport aux arts asiatiques, nous avons les moyens de le dépasser grâce aux musées et  à leurs expositions, qui permettent d’accéder à des connaissances  plus pointues et plus authentiques sur ces pays. » Pauline d’Abrigeon, conservatrice à la Fondation Baur – musée des Arts d’Extrême-Orient à Genève

Tout en satisfaisant les attentes du public, il est aussi du ressort des institutions de faire évoluer la vision occidentale de l’Asie. Pauline d’Abrigeon, qui a participé au programme de recherche à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) sur les «  Collectionneurs, collecteurs et marchands d’art asiatique en France (1700-1939)  » insiste sur «  l’extrême diversité des rapports — scientifiques, diplomatiques, rêvés, mercantiles, belliqueux — entretenus  avec l’Asie, perceptible à travers l’histoire des objets et des collections  ». Désormais conservatrice à la Fondation Baur – musée des Arts d’Extrême-Orient à Genève, celle-ci estime que s’il «  peut y avoir encore aujourd’hui une part d’exotisme dans notre premier rapport aux arts asiatiques, nous avons les moyens de le dépasser grâce aux musées et à leurs expositions, qui permettent d’accéder à des connaissances plus pointues et plus authentiques sur ces pays.  »

© Musée Cernuschi - Photo : Pierre Antoine

Ce rôle de transmission prend tout son sens dans les ateliers scolaires qui privilégient l’enseignement des fondamentaux de ces civilisations, généralement méconnus des élèves. «  Nous avons tous eu dans notre formation dans le secondaire une petite initiation à la civilisation égyptienne. Ce n’est pas le cas des civilisations d’Asie, glisse le représentant du musée Guimet. D’une certaine manière, nous sommes amenés à compenser cette absence dans les programmes scolaires.  » Au musée Cernuschi, nous explique Éric Lefebvre, on vise «  l’ouverture aux différents systèmes de pensée — confucianisme, taoïsme, bouddhisme — mais aussi aux fondamentaux de la culture matérielle, comme la culture et la consommation du thé. C’est très ambitieux : en 1h30, c’est presque 5 000 ans d’histoire que l’on propose  ». L’enseignement proposé au jeune public du musée du quai Branly, quant à lui, passe plutôt par les légendes, à l’instar de celle du premier roi du Vietnam, Hùng Vương.

« On oublie souvent que le musée doit rendre service :  nous conservons quand même des collections  qui appartiennent à tout le monde, dans l’optique de les transmettre à la prochaine génération... » Adrien Bossard, directeur du musée départemental des Arts asiatiques, à Nice

«  L’objectif est de favoriser la découverte et l’émerveillement en se basant sur une rencontre sensible avec les objets des collections  », déroule Peggy Derder, chargée de la médiation tous publics. Consacré aux arts populaires et locaux d’époque récente, le musée organise des visites contées et des ateliers, comme le théâtre d’ombre pour les six à huit ans  qui peuvent manipuler de véritables figurines et animer un extrait du Rāmāyana , une épopée mythologique faisant partie des textes fondamentaux de l’hindouisme. Pour Adrien Bossard, les ateliers scolaires sont plus qu’un simple apprentissage théorique. «  Quand on a été initié au taoïsme ou au bouddhisme dans un musée d’arts asiatiques, et qu’on en entend ensuite parler à l’extérieur, on a au moins des bases. Nous avons aussi cette vocation de donner des clés pour le quotidien. Le musée est là pour déclencher de l’intérêt. Personnellement, ma vocation pour l’art asiatique s’est déclenchée au musée Guimet. Si l’institution que je dirige peut faire la même chose, ce serait génial. On oublie souvent que le musée doit rendre service : nous conservons quand même des collections qui appartiennent à tout le monde, dans l’optique de les transmettre à la prochaine génération... »

Faire le lien entre la France et l'Asie

Au-delà de la connaissance de ces civilisations qu’elles contribuent à diffuser, ces institutions sont un pont jeté entre la France et l’Asie. «  Renforcer les liens avec l’Asie est d’une certaine manière l’objectif de tous les musées d’arts asiatiques, confirme Éric Lefebvre. Les musées comme le nôtre sont aussi des témoignages de l’évolution du regard et des relations entre l’Asie et l’Europe. Les premiers choix montrent que pour Henri Cernuschi et ses contemporains, le japonisme signifiait que l’art asiatique pouvait être un modèle, une manière de renouveler et inspirer l’art occidental.  

Le regard a ensuite évolué et on s’est beaucoup intéressé aux origines des civilisations asiatiques dans le cadre du développement de l’archéologie pendant la première moitié du XXe siècle, puis à l’art contemporain depuis les années 1950, en particulier chinois.  » La rénovation du musée Cernuschi, qui a rouvert ses portes au printemps 2020, entend justement renforcer les liens avec les artistes asiatiques actifs dans l’Hexagone. Artistes que l’établissement parisien a d’ailleurs également exposés dans des musées en Asie (à Hong Kong et en Corée), contribuant au passage à «  une forme de rayonnement pour la France  », commente le directeur.

© Musée du quai Branly - Jacques Chirac. Photo : Patrick Tourneboeuf

Même philosophie au musée niçois — dont le bâtiment a été conçu par un architecte japonais, Kenzō Tange — qui met en avant les travaux d’artistes contemporains dans ses expositions temporaires, comme récemment les photographies de Christelle Garric, photographe française partie en Thaïlande. «  Ce sont des établissements qui permettent de voyager, surtout à un moment où il n’est plus possible de le faire : plus que jamais, nous avons un rôle à jouer, celui de ne pas perdre le lien avec l’Asie  », estime son directeur, qui évoque aussi le succès remporté par les ateliers de cérémonie du thé. 

Des lieux privilégiés pour les publics asiatiques ?

À travers des références à l’histoire de leur parcours d’immigration et plus largement à leur culture d’origine, les communautés asiatiques peuvent y trouver un écho à leur vécu, leur histoire et leur identité. «  Ce sont des sujets qu’il nous arrive d’aborder  », confirme Éric Lefebvre. Plus ponctuellement, on peut aussi trouver des évocations de l’histoire des peuples d’Asie au XXe siècle dans des expositions temporaires. Il y a eu, par exemple, l’exposition «  Face au génocide, du Cambodge à l’Isère  » qui s’est tenue au musée de l’Immigration à Paris en 2009, racontant le parcours des exilés. En dehors de certaines expositions temporaires, l’histoire récente est toutefois assez peu abordée par les musées consacrés aux civilisations asiatiques, qui s’intéressent davantage aux époques plus reculées. Les lieux d'art contemporain seraient-ils mieux à même de traiter ces sujets ? C’est ce que croit Dorian Reunkrilerk, cofondateur avec Lou Anmella du projet ACA (Asian Contemporary Art, qui met en lumière la scène artistique asiatique). Selon lui, les établissements d’art contemporain, délestés du «  poids de l’institution  », offrent «  davantage de flexibilité sur ces questions-là ».

Sans oublier le cas d’Angkor au Cambodge, qui a fait l’objet de nombreux vols (et, ces dernières années, de restitutions de la part de certains musées comme le Metropolitan museum de New York et le musée Norton Simon de Pasadena, en Californie).

Il n’en reste pas moins que ces institutions peuvent établir des liens privilégiés avec les communautés asiatiques. Au MAA à Nice, Adrien Bossard, qui travaille sur un projet d’exposition consacrée à un empereur exilé d’Annam  Hàm Nghi, confie que «  la communauté indochinoise établie dans le sud de la France sera l’une des cibles. De plus, certains empereurs d’Annam avaient leur résidence à Cannes  [c’était le cas de B ả o Đ ạ i, le dernier empereur d’Annam décédé en 1997, NDLR] , donc il y a un vrai lien  ». En 2019, le musée Cernuschi a quant à lui directement mobilisé la communauté vietnamienne dans le cadre de sa campagne «  Recollons les fragments du passé  », un projet de restauration d’œuvres vietnamiennes. «  Par le biais des associations, celle-ci a vraiment pris à cœur la campagne et nous avons pu lever tous les fonds nécessaires grâce à leur relais  »,  rapporte le directeur. 

Les visiteurs venus d’Asie ne sont pas non plus oubliés. Durant la période pré-Covid, les touristes chinois étaient environ 800 000 (chiffres 2018) à se rendre chaque année au Louvre, qui est aussi le musée hors de Chine le plus suivi sur Weibo et WeChat. Aujourd’hui, le plus grand musée du monde s’attache à valoriser dans ses collections la présence des objets d’art asiatique. «  Ces visiteurs sont très étonnés parce que le Louvre est souvent présenté comme un musée universel et ils se demandent où est l’Asie dans les collections, remarque Jean-Baptiste Clais, conservateur en charge des collections asiatiques au sein du département des Objets d’Art. De fait, l’Asie est là mais cette présence était répartie entre différents lieux d’exposition, par chronologie et non par origine géographique.  » On peut notamment y admirer les luxueux objets laqués de Marie-Antoinette dans les salles consacrées au XVIIIe siècle. Un travail de restauration et de refonte est envisagé pour donner davantage de visibilité aux porcelaines, jades et autres objets issus notamment des collections Thiers et Rothschild, «  collections qui racontent l’histoire du goût pour l’Asie au XIXe  siècle  », décrit le conservateur. 

Des vitrines politiques

D’hier à aujourd’hui, le rôle de ces établissements est enfin éminemment politique. L’époque coloniale en est un exemple frappant. Au musée du quai Branly, «  une part importante des collections Asie provient de l’Exposition coloniale de 1931 — qui a eu lieu dans le bois de Vincennes, puis les collections furent envoyées au Palais de la Porte Dorée construit pour l’occasion — pour laquelle avait été commandé en ex-Indochine française tout un ensemble d’objets artisanaux, expose Julien Rousseau, responsable des collections Asie du musée du quai Branly. Le but de ces expositions coloniales était de promouvoir ces anciennes colonies françaises pour y faire venir des Français de métropole et favoriser leur développement économique. En même temps, valoriser les colonies et la richesse de leurs civilisations participait à affirmer la grandeur de l’empire colonial français  ».

Par ailleurs, quelques collections se sont parfois développées sur la base de pillages. Comme l’explique Pauline d’Abrigeon, «  certaines sont constituées dans des contextes de guerre sous la forme de butins, comme c’est le cas des objets issus du sac du Palais d’Été [en Chine]  en 1860, qui vient clôturer la seconde guerre de l’Opium. Une fraction de ce butin a été exposée dans un premier temps au pavillon de Marsan du Louvre avant de constituer une part importante du musée chinois de l’impératrice Eugénie à Fontainebleau  ». Sans oublier le cas d’Angkor au Cambodge, qui a fait l’objet de nombreux vols (et, ces dernières années, de restitutions de la part de certains musées comme le Metropolitan museum de New York et le musée Norton Simon de Pasadena, en Californie). Au musée Guimet, nombre des pièces originales — fragments originaux, statues, bas-reliefs, éléments d’architecture... — issues de ce site archéologique sont pour leur part le fruit d’expéditions menées dans les années 1870-1880 par l’explorateur Louis Delaporte, qui a pu les envoyer en France avec l'autorisation du roi du Cambodge en témoignage de la grandeur de la civilisation khmère.

« Nous sommes aussi une vitrine pour l’Asie. J’ai entendu des officiels khmers dire que nous étions leur meilleure agence de voyage » Vincent Lefèvre, directeur de la conservation  et des collections du musée national  des Arts asiatiques – Guimet

Plus récemment, les nombreux partenariats établis par ces musées avec divers ministères asiatiques et centres culturels révèlent la vitalité des relations diplomatiques et des politiques culturelles mises en place par ces pays. Ainsi, à l’occasion des cinquante ans des relations franco-chinoises, s’est tenue au musée Guimet l’exposition «  Splendeur des Han  » (2014-2015), placée sous le haut patronage de François Hollande et de Xi Jinping. «  Nous travaillons beaucoup avec nos homologues en Asie, notamment en Corée, au Japon et à Taïwan : nous empruntons dans les musées asiatiques et vice-versa, complète Vincent Lefèvre. Nous avons aussi, peut-être plus que certains autres musées français, une mission diplomatique. Nos ambassades dans les pays d’Asie nous servent de relais et nous sommes en contact constant avec les ambassades asiatiques à Paris. Nous sommes aussi une vitrine pour l’Asie. J’ai entendu des officiels khmers dire que nous étions leur meilleure agence de voyage.  » 

L’ouverture sur l’Asie est également un axe qui se développe au Louvre, où la création d’un cercle de mécènes asiatiques basé à Hong Kong est en cours, de même qu’un partenariat avec le GIS Asie (Groupement d’intérêts scientifiques). Avec un intérêt évident pour le rayonnement de la France : «  Nous essayons, avec la visibilité qu’offre le Louvre, explique Jean-Baptiste Clais, d’être une vitrine pour la recherche française  ». 

Cet article a été publié dans Koï #21, disponible en ligne.


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