À Nice, l’art inclassable de Hàm Nghi, empereur en exil et « premier artiste vietnamien »

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Le Musée départemental des arts asiatiques à Nice dévoile, à partir du samedi 19 mars, une exposition consacrée au prince d’Annam, Hàm Nghi, premier artiste vietnamien formé par des peintres et sculpteurs français.
[Texte : Félicien Cassan]

Imaginez : un lointain ascendant dont la mémoire n’est évoquée que par quelques mystérieux tableaux qui ont enveloppé votre enfance. Un trisaïeul dont l’origine, les faits d’armes politiques et les créations ont été enfouis si profondément dans les méandres de la mémoire familiale qu’il faudrait les déterrer vous-même lors de l’entrée dans l’âge adulte…

Ainsi, c’est en poursuivant des études d’archéologie qu’Amandine Dabat s’est retrouvée liée pour de bon à Hàm Nghi, cet arrière-arrière-grand-père au destin princier, empereur éphémère devenu artiste en exil… en Algérie française. Dans l’Indochine nimbée de tabous et de rancœurs, cette figure, honnie du pouvoir hexagonal (qui le chassa de son pays) mais admirée des Vietnamiens jusqu’à aujourd’hui pour ses actes de résistance, suivit une voie unique… en empruntant, paradoxalement, le chemin des plus grands maîtres impressionnistes et postimpressionnistes. À la maison, il était cet ascendant dont on parlait peu.

Formé par des artistes francophones à la peinture et la sculpture, il devint, de facto, le premier véritable « artiste vietnamien », si l’on considère que cette notion fut introduite par les colons. « C’était vraiment l’artisanat qui prévalait en Indochine avant l’arrivée des Français, les meilleurs artisans étaient les meilleurs copistes. » « Quand ma grand-mère m’a offert un poème de Judith Gautier dédié à Hàm Nghi, intitulé Fils du printemps, j’ai vraiment réalisé qu’on avait un artiste majeur dans la famille », explique celle qui, après sa thèse soutenue en 2015 (intitulée Hàm  Nghi, empereur en exil, artiste à Alger), dévoile aujourd’hui pour la première fois, en tant que commissaire d’exposition, le parcours bousculé et l’art protéiforme de cet homme connu sous le surnom de « prince d’Annam ».

Dès le samedi 19 mars, le Musée départemental des arts asiatiques à Nice laisse à voir des peintures et sculptures fortement influencées par Auguste Rodin (auprès de qui il étudia) ou Paul Gauguin, entre autres. « Il séjourna régulièrement en métropole où il côtoya les milieux intellectuels et artistiques. » Revanche ironique d’un paria qui ne demeura pas « anti-Français » malgré les blessures. « Au contraire, il a adopté leurs modes de vie et leurs techniques. »

Il est ainsi plutôt difficile, en suivant le parcours chronologique proposé, de déceler quelque influence asiatique dans les œuvres. Et pourtant. En effaçant quasiment tous les personnages de ses toiles et pastels, il ramène le visiteur à une nature éthérée, presque fantasmée, qui prend racine dans l’enfance. Auréolée de mystères, elle rappelle autant Barbizon ou Auvers-sur-Oise que les campagnes algéroise ou vietnamienne, esquissées davantage par la mémoire que par les observations.

« Personne dans ma famille n’avait vraiment conscience qu’il était un personnage historique »

Quant aux sculptures, l’influence du maître Rodin est évidente, un dessin et une statue prêtés par le Musée Rodin en témoigne. Plus de 150 œuvres, objets et documents, issus de collections privées et de musées parisiens, se répondent, évoquent son enfance, avant l’exil. « Personne dans ma famille n’avait vraiment conscience qu’il était un personnage historique », conclut Amandine Dabat. Encore moins un artiste aussi versatile et émouvant. Désormais, tout le monde saura.

 

L’art en exil - Hàm Nghi, Prince d’Annam (1871-1944). Du samedi 19 mars au dimanche 26 juin 2022. Musée départemental des arts asiatiques, 405, Promenade des Anglais à Nice.


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